La politique de l’air du temps

Alors que l’Europe et la France sont confrontées à une crise économique structurelle d’une très grande intensité, il semble que l’exécutif français ait décidé de remettre les clés de son calendrier politique aux circonstances et celles de son action à la pire politique qui soit, celle de l’air du temps.
Et si nous faisions une minute l’économie de l’autopsie de la présidence du petit père Hollande pour admettre une bonne fois pour toutes que si ce brave homme ne sait pas où nous amener c’est peut-être parce que les Français eux-mêmes, perdus par 30 ans de circonvolutions politiques, ne savent plus où ils veulent se rendre.
Non, le sujet dépasse définitivement le temps présent et le destin de ce Louis XVI perdu au milieu de la Ve République comme il dépasse d’ailleurs les clivages politiques, tant à droite également beaucoup de discours sont des postures avant que d’être des projets.
Non, ni Hollande, ni Ayrault, ni le duel Copé/Fillon ne sont des sujets, car tous ont finalement succombé à la dictature des temps modernes, celle de l’air du temps. Lorsqu’on n’a plus rien à proposer, lorsque les circonstances ont été plus fortes que les convictions, lorsque le renoncement devient un mode de gouvernement, lorsque les doctrines sont des gros mots, alors, la nature politique ayant horreur du vide, apparaît une nouvelle forme de gestion de la demande sociale dont le centre est partout et la circonférence nulle part, et qui courbe l’échine devant la politique des bons sentiments ; ces bons sentiments qui sont dans l’air du temps et qui font écho à cette époque où le bien, en tant que marqueur de l’amélioration de notre civilisation, doit s’imposer. On peut effectivement y voir un but final de notre civilisation, et pourtant, il vient un moment où le bien est l’ennemi du mieux.
Or, à bien y regarder, c’est bien dans cet interstice que le peuple a décidé d’élire le petit père Hollande, car c’est là qu’il se trouvait… Au point d’équilibre de chaque chose, au milieu de ce juste milieu où le fond de l’air du temps est tiède.
À mi-chemin entre l’Ena et sa bonne mairie de Tulle, Hollande a finalement trouvé sa place au sein du Parti Socialiste et de ses primaires comme le recours raisonnable entre les sociaux libéraux et les socialistes pure souche. Exit donc Manuel et Martine, François a su conquérir son investiture en appuyant exactement là où ça ne faisait mal à personne.
C’est également sur ce mode anesthésique qu’il a lentement endormi l’opinion et il est d’ailleurs symptomatique de relever que le vrai tour de force de sa campagne aura été de réussir à tenir six mois pleins sans faire la moindre erreur. Il en faut de la maitrise, du sang froid et surtout de la retenue pour éviter les chausse-trappes d’une campagne aussi exigeante que celle-ci. Or, à vaincre sans vision, on gouverne sans projet.
Porté par ce qu’il faut de bonhomme sympathie, d’humour juste et de gravité mesurée, il a tracé son sillon, là exactement où les Français désiraient voter, c’est-à-dire à cet endroit magique où finalement on se laisse aller à ne pas choisir, car épuisés par 5 ans d’un Président qui n’arrêtait pas de faire et qui demandait sans cesse que l’on prenne position sur tout, les Français ont eu envie de faire une pause, comme pour reprendre leur souffle. Fort d’une expérience politique puisée dans des décennies d’observation attentive, Hollande a servi à cette France essoufflée, une bouffée d’air du temps sur les paroles bien connues de la chasse aux cibles en carton, celles des méchants banquiers, des riches indécents, des classes surchargées, des avancées sociétales ou sociales, et bien sûr des lendemains qui chantent, gratis.
Au milieu de cette « drôle de crise » que tout le monde annonçait, mais qu’ils ne voyaient finalement pas encore clairement, les Français ont aimé cette douce chanson qui leur disait que la pente dure annoncée par Sarkozy serait descendante s’ils enfourchaient le vélo du plat pays hollandais. Avec un score ni trop écrasant, ni trop serré, ce fut fait et les Français s’aperçurent sous les assauts trempés d’un 14 mai douché par une pluie tiède que le petit père Hollande ne ferait pas le beau temps.
Mais peu importe, de grand soleil il n’en fut jamais question. Au risque de décevoir raisonnablement, Hollande préfèrera toujours le peu à l’excès, si bien qu’au bout de deux cents jours, on a l’impression qu’il en a fait le quart.
La conférence de presse de mardi dernier n’a rien changé et il était d’ailleurs illusoire de s’attendre à un virage, une accélération ou un choc de la part d’un homme qu’on a justement placé sur cette estrade pour son extraordinaire capacité à ne rien faire. Fidèle à sa ligne médiane de conduite et donc au mandat qu’on lui a confié, le petit père Hollande a servi avec élégance la soupe tiède à laquelle cette fin d’après-midi automnale nous préparait en réaffirmant avec une douce autorité que le mariage pour tous, le vote pour tous, l’emploi pour tous, l’énergie propre pour tous, ce serait pour demain, après-demain, plus tard ou jamais, et ce de façon certaine sauf à ce qu’il change éventuellement d’avis, de majorité, de contraintes légales, de crise ou de croissance, car ce n’est pas lui qui gouverne, mais bien les circonstances.
À force de vouloir ne plus rien brusquer, ne plus rien décider, ne plus rien risquer, les Français ont mis aux commandes un homme capable d’emprunter toutes les pistes de décollage pour finalement ne jamais quitter le tarmac, explorant tous les possibles, goutant toutes les eaux, scrutant tous les ciels, pour finalement choisir de ne pas choisir et laisser l’air du temps et les circonstances choisir pour lui et donc pour nous.
Faut-il être follement malhonnête pour faire croire que le bien n’a pas un prix exorbitant et que l’air du temps est un programme politique souhaitable ? Voilà pourtant bien ce pour quoi la France a désigné le pouvoir en place. Il ne reste évidemment plus grand monde pour y croire à peine six mois plus tard, mais voilà, le mal est fait et l’air du temps est dans la place, prêt à s’emparer de chaque sujet pour y imposer son évidente mansuétude sur le thème répété jusqu’à la nausée du droit à tout pour tous et du devoir de rien pour chacun, frappant du sceau de l’inconstance et de l’improvisation chaque thème abordé pour le transformer finalement en vague sujet de société pour quiconque vit dans cette réalité diminuée qui déambule dans deux arrondissements et quatre rues de Paris.
Il est urgent de repenser un projet politique qui ne soit pas l’addition de quelques modes ou des revendications de corporations simplement douées pour faire entendre leurs voix au bon moment et qui emporte un morceau qui ne s’insère dans aucun puzzle.
Ainsi, le mariage pour tous vient-il satisfaire une revendication corporatiste sans que jamais, à aucun moment, personne ne nous ait expliqué dans quelle politique de la famille cette réforme venait naturellement s’insérer ; de la même manière que personne ne nous a dit à quelle politique de lutte contre la drogue et ses trafics, la mise en place des salles de shoot faisait écho et encore moins au nom de quelle politique pénale les peines plancher avaient été supprimées.
La politique est devenue un grand terrain très vague où chacun joue selon ses propres règles, si bien que les spectateurs que sont les Français n’ont plus aucune lisibilité de ce qui se fait et alors même qu’ils sont eux-mêmes en proie à des difficultés et à des doutes sans précédent.
Les événements qui transforment durablement le monde passent toujours inaperçus aux yeux de leurs contemporains tout comme les bouleversements se font inexorablement à l’insu de ceux qui croient avoir mis la main sur le couvercle de la marmite. Ainsi les révolutions ne tombent-elles pas du ciel éthéré, comme ça, un matin ou un grand soir.
Au contraire, elles fourbissent leurs armes patiemment forgées au feu des petites frustrations, des petites jalousies, des moindres injustices, qui, ajoutées les unes aux autres, forment le désarroi dont se nourrit la colère des classes moyennes et dont on fait la violence des classes populaires. Car les révolutions transcendent le clivage des classes pour unir les sans-culottes et le tiers état dans un tourbillon social qui n’a plus qu’un seul ennemi incarné par la classe dirigeante fut-elle de sang bleu, rouge ou rose.
À l’heure où nos élus commencent à faire de la politique en entamant des grèves de la faim comme ultime chantage aux bons sentiments, il faut réaffirmer haut et fort que seules les idées dont on tisse les grands projets permettront de redonner à ce vieux pays un fier avenir.
Il faut également rappeler que les grands projets naissent de l’écoute attentive et bienveillante de ce que les peuples ont à dire avant qu’ils ne le hurlent, et en commençant par cette écrasante majorité de Français qui n’ont jamais la parole et qui trébuchent chaque jour sur toutes ces difficultés ignorées, jusqu’à finir, humiliés, le nez dans la poussière. Ce sont ceux-là qui vont garnir les colonnes des extrêmes tout simplement parce qu’arrive un moment où chacun est prêt à suivre le premier qui prend la précaution de poser cette simple question « comment allez-vous ? » et qui prend surtout le temps d’en écouter la réponse.
Il y a quelques jours, un homme politique français s’est adressé à une cinquantaine de jeunes militants réunis dans un café, en ces termes : « Ne cédez pas à la tentation des slogans qui vous feront applaudir dans les meetings ». Cette adresse n’a pas de couleur politique, car elle porte en elle une vérité essentielle, crue et magnifique, celle que la politique consiste à se battre pour l’orgueil des autres en étant capable de mettre le sien à leur service.
C’est forcément le chemin le plus difficile, le plus long et le moins gratifiant, c’est l’inverse de la politique de l’air du temps, car c’est celle des mains qu’on plonge dans la terre, celle de la confrontation au réel et celle des longues marches, les seules qui mènent sur le chemin des cimes.

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About Xavier Alberti

Fils, frère, mari et père. Entrepreneur engagé et dirigeant d'entreprise. Membre Fondateur de la Transition et de Jamais Sans Elles.