La politique à la demande

Il aura fallu 130 morts, un pays traumatisé, presque catatonique, anesthésié par l’effroi et la douleur pour que l’exécutif décide qu’il était temps de déclencher les grandes manœuvres. Loin de témoigner de sa capacité à agir, cela illustre son incapacité à anticiper et à ancrer la politique dans un temps long, seul capable de faire évoluer un Etat et une Nation.

 

10 mois après les tueries qui avaient fait tomber 17 français au cœur de la capitale, tout s’est accéléré… Subitement, comme si le mois de janvier n’avait été qu’une broutille n’appelant aucune autre réponse qu’une marche cathartique le temps d’un après-midi dominical, il fallait tout faire et comme souvent quand on agit dans la précipitation, faire n’importe quoi :

« Fermer les frontières » (dixit François Hollande dans son intervention télévisée du 13 novembre au soir), décréter l’état d’urgence, modifier la Constitution, convoquer les deux Assemblées en Congrès à Versailles, s’allier à Poutine, discuter avec Assad, bombarder Rakka, pouvoir perquisitionner partout, tout le temps et tout le monde, pouvoir assigner à résidence sans décision de justice, recruter des policiers, des gendarmes, des juges et des militaires, envoyer promener le pacte de stabilité, prolonger l’état d’urgence de 3 mois et enfin s’asseoir quelques minutes pour contempler la hausse historique de la popularité d’un Président revenu du diable vauvert.

Pourtant, tout le monde nous l’avait dit et répété depuis 10 mois, « la menace terroriste est plus forte que jamais et la France sera forcément frappée de nouveau. »

Plusieurs fois déjà, des tentatives avaient été déjouées par la maladresse de certains terroristes et surtout la bravoure de passagers du Thalys. Bref, tous les signaux l’annonçaient et tous nos dirigeants politiques en étaient certains, ils frapperaient tôt ou tard.

Mais alors, si tout le monde savait, si tout le monde était convaincu que ça allait se reproduire, une question revient, lancinante, inquiétante, dérangeante mais réelle : Pourquoi n’a-t-on pas fait depuis 10 mois ce que nous venons de faire en 5 jours ?

Pourquoi ne pas avoir accepté que la seule voie efficace en Syrie consistait en une alliance incluant la Russie ?

Pourquoi n’a-t-on pas admis qu’Assad était temporairement un mal nécessaire avec lequel il fallait se coordonner pour frapper efficacement Daesh ?

Pourquoi n’a-t-on pas travaillé à une réforme du code de procédure pénale permettant une meilleure efficacité des perquisitions dans le cadre des enquêtes anti-terroristes ?

Pourquoi n’a-t-on pas renforcé les moyens de police et de justice alors que plusieurs voix qui font autorité en ce domaine le demandent depuis plusieurs années ?

Pourquoi n’a-t-on pas bombardé les installations pétrolières contrôlées par Daesh ?

Pourquoi n’a-t-on pas travaillé en concertation avec nos partenaires européens historiques à une redéfinition des accords de Schengen ?

Bref, pourquoi n’a-t-on pas fait intelligemment, progressivement mais en profondeur le travail nécessaire à la prévention du massacre qui nous a frappé vendredi 13 novembre à 21h20.

La réponse est aussi simple que navrante, parce que la demande sociale n’était pas assez forte. Or, nos dirigeants, les yeux rivés sur les voyants rouges et verts de la « sondocratie », agissent comme des serveurs au comptoir d’un fastfood, ils livrent ce que l’opinion leur demande.

Incapables de proposer des politiques en les inscrivant dans le temps, ceux qui devraient nous gouverner, servent la soupe à une opinion publique qui change aussi vite de priorités que les chaines d’information changent de sujets. Or le temps politique n’est pas le temps médiatique, il ne répond pas aux mêmes impératifs, au même rythme et ne laisse pas la même empreinte. Il n’a pas non plus la même écrasante responsabilité.

Au lendemain des attentats de janvier, l’opinion réclamait la sanctuarisation de la liberté d’expression… alors le bon Président Hollande a réuni tout le monde pour marcher, un crayon à la main. C’est bien, marcher, ça dégourdit les jambes et le coeur, mais au final la marche du 11 janvier a fabriqué plus de chaleur que de mouvement, une chaleur réconfortante, une chaleur réparatrice, une chaleur consolante mais une chaleur anesthésiante. Passé le mois de janvier, l’actualité a repris ses droits, l’opinion son long gémissement et l’exécutif son travail de distributeur automatique de petites décisions de circonstances dans un pays qui a pourtant besoin d’une profonde transformation.

10 mois plus tard, la marche républicaine du 11 janvier vient de se faire enterrer sous les lois les plus sécuritaires de la 5ème République. Totalement soumis au temps médiatique et à la logique de la politique du drive-in, le Premier Ministre en est même venu à demander à ce que l’on fasse l’économie de la saisine du Conseil Constitutionnel, pour éviter le risque d’un ralentissement voire d’une annulation des dispositions votées à la va comme j’te pousse par deux Assemblées au garde à vous.

Pourtant, les dernières dispositions votées ont de quoi inquiéter n’importe quel citoyen tenant la Constitution Française pour autre chose qu’un vieux bouquin tout juste bon à caler une étagère bancale.

En effet, lorsqu’on écarte ne serait-ce que quelques secondes ses principes fondamentaux, c’est toute la République qui se trouve déstabilisée, une République où l’on peut désormais assigner à résidence toute personne dont « il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public », et ce, sans recours à aucun juge, aucun avocat et aucune autorité de contrôle préalable. Chacun, les yeux encore humides des larmes du 13 novembre, a-t-il bien lu cette phrase, bien compris ce qu’elle signifie et imaginé à quoi elle pourrait servir si elle tombait dans des mains peu recommandables.

Pire encore, depuis une semaine, on perquisitionne à tour de bras, sans discernement, comme pour combler la frustration de toutes les perquisitions que l’on n’a pas pu mener à temps. Les premiers bilans de ces perquisitions sont d’ailleurs bien maigres et génèrent plus de frustration et de traumatismes que de mises en examen.

Aucune action coup de poing ne remplacera le travail long, fastidieux mais payant du renseignement et de l’enquête;

Nul bombardement ne remplacera la définition d’une doctrine diplomatique qui éviterait de condamner d’un côté, le monstre que l’on nourrit de l’autre ;

Et nulle fermeture de nos frontières nationales n’empêchera les déplacements d’éléments radicaux et déterminés dans un pays qui compte 3400 km de frontières maritimes.

 

Enfin, derrière les apparences d’une unité nationale au rabais se cache la montée des antagonismes communautaires, nourris par ceux qui mélangent Islam et Daech comme si en d’autres temps on avait accusé la chrétienté d’être complice du nazisme. La République ne reconnaît que des citoyens, sans distinction de couleur, d’opinion, de croyance ou de religion… Chacun en retour doit se soumettre à sa loi et lui rendre l’hommage qu’elle mérite en prouvant que chaque citoyen peut être un gardien de la citoyenneté, et chaque français, un protecteur de l’autre.

La grandeur de la politique est de mener les actions qui transforment durablement la société cependant qu’elles passent souvent inaperçues aux yeux de leurs contemporains. Inversement, tant que les dirigeants politiques caleront leur pas sur celui des medias et d’une opinion publique forcément changeante, ils continueront à bâtir notre modèle sur du sable et nous verrons, une à une, nos valeurs s’effondrer sous les assauts de décisions dictées par la colère, la peur ou simplement l’air du temps.

Au terme d’une année sanglante, nous avons finalement accepté de piétiner certaines de nos valeurs et de perdre une partie de notre liberté sans que pour autant nous n’ayons gagné aucune garantie de sécurité, et c’est Benjamin Franklin, père fondateur et ancien ambassadeur des Etats Unis à Paris qui nous l’a définitivement expliqué : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

 

Nous qui avons chanté cent fois la Marseillaise depuis une semaine pour y trouver le réconfort et l’unité, rappelons-nous qu’elle donne dans son sixème couplet le nom de celle qui – seule – « combat avec ses défenseurs » et qui vient en premier aux frontons des Mairies…

« Liberté, Liberté chérie… »

13 thoughts on “La politique à la demande

  1. Texte très juste à ceci près que les nazis ne combattaient pas au nom du christianisme ! A ce titre votre amalgame est très gênant.
    Mais bravo quand même.

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    1. Honnêtement, je ne vois pas d’amalgame… Il n’est pas écrit que les nazis étaient en action au nom du christianisme… « Comme si en d’autres temps on avait accusé la chrétienté d’être complice du nazisme » … C’est même totalement l’inverse de l’amalgame que vous supposez lire… Franchement, ras le bol des prétendus « amalgames »… Il suffit de bien lire et d’apporter à sa lecture tout le discernement nécessaire…

      Aimé par 1 personne

  2. Inspiré et inspirant Saint John Perse: »C’étaient de très grands vents sur la terre des hommes, de très grands vents à l’œuvre parmi nous, qui nous chantaient l’horreur de vivre, et nous chantaient l’honneur de vivre, ah! nous chantaient et nous chantaient au plus haut faît du péril, et sur les flûtes sauvages du malheur nous conduisaient, hommes nouveaux à nos façons nouvelles. C’étaient de très grandes forces au travail, sur la chaussée des hommes – de très grandes forces à la peine, qui nous tenaient hors de coutume et nous tenaient hors de saison, parmi les hommes saisonniers, et sur la pierre sauvage du malheur nous restituaient la terre vendangée pour de nouvelles épousailles. »
    Nous y sommes: les crises, les révolutions, l’irrationnel, l’oubli, le mépris, le repli, la confusion, la perte de sens comme signification et direction… Oui nous y sommes! Il ne reste et restera que la force pour aller… dans la bonne direction, encore fût-elle inspirée!

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  3. Bonjour ,
    Je viens de lire avec intérêt votre analyse ainsi que celle qui a suivi . Je ne suis pas une intellectuelle , je n’ai certes pas les références qui sont votres . Cependant il me semble utile de rajouter que les politiciens sont devenus des esclaves médiatiques girouettants au gré des vents ..certains concepts ont ete otes du code civil tel celui de « bon père de famille « , exemple clair parlant à chacun d’entre nous . Mon propos est simplement de dire que le bon sens avec une vue à court mais aussi long terme à disparu . Tel un paysan labourant son champ sachant quand il devra mettre en jachère ici , planter pour les saisons à venir ,les deux pieds bien sur terre , aide en cela par les siens au sens élargi , tirant tous dans le même sens .
    Nous sommes tous tributaires les uns des autres , des lois sont et doivent être appliquees en temps et en heure , de même que l’éducation d’un enfant se fait avant ses dix huit ans .
    Voila je viens d’enfoncer des clous dans des portes ouvertes me direz vous , peut être pour faire le grand menage dans les écuries d’Augias .
    Si vous avez vu la patience de lire jusqu’au bout je vous en remercie . Attention aux courants d’airs !

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  4. La France est marchand d armes, le troisième paraît il, vous devez savoir qui a dit « Celui qui vit par le glaive périra par le glaive » à méditer . Ensuite le PSG avec le soutien financier de qui ? Soyons sérieux regardons la vérité en face. Merci de votre analyse mais il y manque la vraie vérité celle de l argent et du pouvoir. Ce n est pas possible de pactiser et commercer avec les riches pays du golf et vouloir que leur pouvoir s’arrête à investir dans des entreprises . Le wahhabisme ce n est pas Bisounours .

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  5. Vous me semblez être des êtres bien pensant, vous ressemblez à l’émission télévisée « des paroles et des actes », mais comme cette émission, ce ne sont que des paroles. Je vois ou plutôt j’entends beaucoup d’intellectuels palabrer, faire des ronds de jambes tout comme nos politiques d’ailleurs. Mais en aucun cas dire la vérité et combattre les raisons du mal. Quand tout le monde arrêtera de jouer au bisousnours (médias, intellectuels et politiques) peut être aurons nous un début ou un soupçon d’efficacité. Mr ALLARD, Marc

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  6. Bien sûr M. Alard, « paroles, paroles, » mais chacun a les moyens qu’il peut. Les actes, de paix, de civisme, de respect, etc, ne peuvent être réalisés que par ceux qui en ont les moyens, autrement dit les Politiques. Sinon les seuls actes qui seront mis en oeuvre seront ceux irraisonnès de la violence vengeresse. Et la force est de constater que nos Politiques ne sont pas dans l’action de protection et de prospérité du pays qu’on leur a confié.

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About Xavier Alberti

Fils, frère, mari et père. Entrepreneur engagé et dirigeant d'entreprise. Membre Fondateur de la Transition et de Jamais Sans Elles.