Soyez citoyens, désobéissez.

Les fractures territoriales, sociales, économiques, culturelles, cultuelles même, fragilisent notre République et permettent à ses ennemis d’infiltrer les interstices dont on fait les ghettos communautaires. Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui appellent l’État à la rescousse pour qu’il restaure dans tous les territoires et dans toutes les circonstances le droit et finalement son autorité. Pourtant, si l’État a effectivement sa part de responsabilité dans la perte d’un certain nombre de repères, l’autre signataire du contrat social, et finalement le premier à ne plus le respecter, c’est bien le citoyen. Or, si la République apparait aujourd’hui si fragile, n’est-ce pas d’abord parce que nous avons lentement laissé l’individu gommer le citoyen et l’individualisme enterrer le civisme ?

Lestés par 60 ans de consommation de masse et 40 ans de crise, les Français se sont lentement mais surement enfoncés dans les canapés de la critique immobile, hypnotisés par les « étranges lucarnes », comme saisis dans ce monde où la télé-commande. Dans le même temps, ils ont tout aussi surement abdiqué leur capacité de remise en cause du modèle dominant pour finalement ériger le statu quo en posture d’auto-contemplation amère et désabusée. Nous serions nuls, nous serions fainéants, nous serions indisciplinés, nous serions inciviques, et nous le serions par culture nationale, par atavisme, sans espoir de guérison.

C’est faux, et toute l’Histoire de ce pays est là pour nous rappeler que nous sommes un peuple capable de sursauts inattendus, tout aussi créateur, inventeur, découvreur, conquérant et éclairant que, c’est vrai, râleur et incrédule. Mais voilà, privés de victoires, cadenassés dans notre hexagone et encerclés par les dragons qui partout grandissent et prennent leurs majestueux et menaçants envols, nous avons perdu confiance en nous et nous sommes devenus ce peuple qui ne sait plus que regarder le cadavre de sa grandeur passée se décomposer.

Dès lors, une forme de désaffection pour l’action civique, positive, responsable, enthousiaste même, s’est développée pour laisser la place au rejet du civisme et parfois même de la civilité, jusqu’à ériger en modèle d’action, de protestation légitime et de désobéissance, la détérioration du bien commun. Ainsi, des gestes inciviques jusqu’aux actes de vandalisme quotidiens, notre société s’effondre-t-elle lentement sur elle-même pour laisser apparaitre une communauté nationale dégradée où chacun joue sa partition sans plus jamais s’inquiéter des conséquences collectives de chacun de ses actes individuels.

Or être citoyen, c’est quoi si ce n’est agir pour la cité, pour le pays, pour la République, en embrassant sa devise, non pour la chanter uniquement les soirs de match, mais pour l’incarner quotidiennement.

–       Faire vivre le triptyque républicain, c’est d’abord s’emparer de sa liberté, non pas celle qui mène au manquement mais celle qui commence par la capacité à désobéir au discours dominant, pour se lever, s’engager et faire bouger les lignes. Il arriva dans notre histoire que cela passe par une violence légitime, voire nécessaire, pour creuser la brèche  qui permet une libération, une avancée sociale ou un changement de régime. Aujourd’hui, sauf à remettre en cause le fondement démocratique de notre société, la violence n’est plus légitime et d’autres formes de désobéissance ont vu le jour. Ainsi, la grande différence entre mai 68 et mai 2018, tient au fait qu’il existe désormais tous les moyens qui permettent de faire entendre sa voix, des dizaines de chaines de télé, des centaines de publications et des réseaux sociaux susceptibles de donner la parole à ceux qui se donnent la peine de la construire et de la prendre. Dès lors, un texte, une pétition, une vidéo ont la force de frappe de 1000 pavés.
Par ailleurs, désobéir, ce n’est pas bloquer et détériorer une université, mais militer dans le respect du droit pour faire valoir son opinion ; désobéir ce n’est pas non plus griller un feu parce qu’on le croit inutile, c’est agir pour le faire remplacer par un rond-point ; désobéir, ce n’est pas fuir l’impôt, mais le payer et agir démocratiquement pour le rendre plus efficace ou pour le faire baisser ; désobéir, ce n’est pas endommager une borne incendie pour se rafraichir mais agir dans sa commune pour qu’elle installe des jeux d’eau dans le quartier où l’on vit; enfin désobéir ce ne sera jamais dans un Etat de droit jeter des cocktails molotov sur ceux-là même qui se battent pour notre sécurité car il n’y a rien de commun entre la désobéissance et la délinquance. Être libre, ce n’est pas s’affranchir des règles, c’est au contraire s’appuyer sur elles pour les modifier quand elles semblent obsolètes, non pas en détruisant la cité mais en agissant en citoyen, en acteur de son temps.

–       Faire vivre le triptyque républicain, c’est faire vivre l’égalité, non comme un discours idéologique sur l’égalitarisme qui rase tout ce qui dépasse, mais comme la construction d’un chemin que chacun peut parcourir et dont personne n’est exclu a priori. Cette égalité se construit là où grandit le citoyen, à l’école, et s’il existe une voie sacrée de la désobéissance éclairée, c’est évidemment celle de l’école. Apprendre pour comprendre, apprendre pour voir plus loin et s’emparer de sa vie, apprendre ses droits mais aussi ses devoirs, apprendre la Marseillaise non pour l’ânonner comme un chant de guerre mais la saisir comme ce combat cent fois mené pour la liberté, la sienne et donc celle des autres, celle de ceux qui n’ont pas la force ou le courage de se battre et pour qui il faut combattre aussi. L’école, enfin, est le siège de l’égalité parce qu’elle doit permettre de faire mentir tous les déterminismes, sociaux, économiques, culturels et cultuels, car réfléchir c’est déjà désobéir, et en particulier à tous ceux qui voudraient imposer les certitudes dont on fait les servitudes, celles des croyances, des fanatismes et des idéologies mortifères.

–       Être citoyen, enfin, c’est faire vivre la fraternité en s’engageant pour quelque-chose de plus important, de plus essentiel que soi. Il y a dans l’engagement associatif qu’il soit caritatif, social, éducatif, solidaire, quelque chose de profondément républicain et il se pourrait que la citoyenneté française gagne à ce que chacun embrasse une cause qui serve l’intérêt général. À ce sujet, le Président de la République a prononcé un discours inattendu devant la conférence des évêques de France, déclenchant l’ire des gardiens de la stricte observance laïque. J’ai lu et relu le discours d’Emmanuel Macron, je n’y ai rien trouvé qui puisse heurter ma sensibilité d’agnostique laïcard… et en le lisant, ce texte est apparu pour ce qu’il est, un appel à l’engagement citoyen pour lutter contre ce qui nuit le plus sévèrement à la République et qui la met en danger :
« Ce qui grève notre pays, ce n’est pas seulement la crise économique. C’est le relativisme. C’est même le nihilisme. C’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre. Pas la peine de travailler. Et surtout pas la peine de tendre la main, de s’engager au service de plus grand que soi.
Le système progressivement a enfermé nos concitoyens dans l’à-quoi-bon, en ne rémunérant plus vraiment le travail ou plus tout à fait, en décourageant l’initiative, en protégeant mal les plus fragiles, en assignant à résidence les plus défavorisés et en considérant que l’ère post-moderne dans laquelle nous étions arrivés était l’ère du grand doute, qui permettait de renoncer à tout absolu. »

L’action est finalement le seul remède à opposer au doute et l’actualité récente nous confirme que l’Histoire se donne à ceux dont l’audace nourrit la capacité de tenter ce qui semble impossible. Au même titre, la seule désobéissance qui vaille, c’est celle que l’on doit au déterminisme. Le seul bras d’honneur qui sied à un citoyen, c’est celui qu’il fait au destin que l’on a choisi pour lui. Nul besoin de casser la cité pour cela, nul besoin non plus de s’en évader, le destin d’un citoyen libre c’est de la transformer en transformant la vie des autres et donc finalement la sienne. Je continue de croire que ce pays n’a plus besoin qu’on lui espère un changement qui viendrait du ciel… Il est temps pour les français de se réapproprier une parole trop longtemps abandonnée aux faux clercs légitimes. Cela ne dépend de personne, et il n’y aura ni homme providentiel, ni recours dans ce combat intérieur qui oppose la France à son ombre.

L’individu moderne, consommateur, accumulateur, zappeur, a montré toutes les limites d’une société où chacun tracerait seul sa voie. En réalité le progrès est forcément collectif car miser sur la République c’est parier que le tout est supérieur à la somme des parties. Charge à chaque citoyen de réapprendre la responsabilité et d’en reprendre sa part, toute sa part, celle de la solidarité et du civisme qui n’interdisent jamais la désobéissance, mais au contraire, qui lui donnent toute sa force et sa richesse ; car désobéir ce n’est pas détruire, « désobéir, c’est chercher. »

2 réponses sur « Soyez citoyens, désobéissez. »

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About Xavier Alberti

Fils, frère, mari et père. Entrepreneur engagé et dirigeant d'entreprise. Membre Fondateur de la Transition et de Jamais Sans Elles.