Avant qu’il ne soit trop tard.

Dans le siècle qui continue de s’ouvrir devant nous, deux défis historiques se dressent désormais, celui de la préservation d’un environnement naturel qui permette à l’humain de vivre sur terre et celui de la préservation d’un environnement social qui permette qu’il y vive en société et en paix.

Ces deux défis découlent de ce que notre mode de vie et de gestion des ressources – naturelles, sociales, économiques – a détruit les équilibres qui permettent sa pérennité. Or, confrontés à l’emballement d’une machine que plus aucune puissance ou plus aucune structure ne contrôle seule, nous percevons désormais les premiers avertissements de la fragilisation de nos civilisations, sans toutefois être capables d’apporter les actions correctives qui seraient susceptibles d’en enrayer la chute ou d’en empêcher l’explosion.

Pour ce qui est de notre environnement naturel, nous savons depuis 20 ans que « notre maison brûle » et nous n’avons jamais cessé de regarder ailleurs. Il est déjà trop tard pour éviter les grands bouleversements climatiques qui vont nous frapper année après année. Et c’est d’ailleurs au contact du réel, malmenés par la réalité d’un environnement et d’un climat aux réactions erratiques et violentes, que nous finirons par modifier radicalement ce qui doit l’être, à commencer par nos modes de consommation et de production.

Pour ce qui est de notre environnement social, les signaux sont plus faibles en apparence mais ils sont bien là. L’accaparement du pouvoir, des ressources et des richesses, par une aristocratie qui ne dit pas son nom, ainsi que l’illisibilité de modèles technocratiques hors sols et l’empilement depuis des décennies de politiques publiques inefficaces, ont poussé les opinions à se retrancher et à revenir sur leurs bases arrières, celles de l’identité et de sa défense. Ce retranchement se traduit dans les urnes du monde occidental depuis plus de 10 ans et commence désormais à porter au pouvoir de grandes démocraties, des gouvernements ouvertement identitaires et nationalistes.

En France, la dernière élection présidentielle a offert, en guise de fin de non recevoir à la classe dirigeante en place jusqu’à présent, une surprise démocratique et progressiste, un Président jeune, inattendu et déterminé. Pourtant, quel que soit son talent, son empressement a vite donné le tournis et a rendu son projet illisible à une bonne partie des Français pendant que son parler cash finissait de creuser le fossé qui séparait déjà le peuple et ses dirigeants. Son intention était sans doute bonne, la perception est néanmoins désastreuse. Pendant ce temps, les nationalistes français continuent  inexorablement de se nourrir du déclassement social ou de la précarité qui fragilise et qui pousse à vouloir se protéger, de tout et de tous.

C’est dans ce contexte que surgissent ça et là des initiatives plus ou moins structurées, qui témoignent d’un ras-le-bol qui se nourrit de tout et de rien. Ainsi, les  Gilets Jaunes ne sont-ils que la manifestation visible d’un mouvement social profond par lequel les populations qui subissent les violences économiques depuis des décennies, convergent finalement vers le plus petit dénominateur commun, la recherche de l’ennemi. C’est ainsi, et ça l’a souvent été dans l’Histoire moderne de notre continent, que le ras-le-bol mène à la colère et que la colère mène à la détestation… Aujourd’hui cette détestation n’habite pas chaque protestataire mais elle se lit, sur quelques barrages, dans quelques manifestations, dans quelques scrutins, dans quelques quartiers, dans beaucoup de sondages et évidemment, sur les réseaux sociaux, véritables caisses de résonance de la haine ordinaire.

Ainsi, loin de se satisfaire d’une simple revendication sur la taxe carbone, les gilets jaunes ont-ils rapidement emprunté les chemins qui mènent à l’opposition de classes ou de castes avant de se retrouver sur l’essentiel, la détestation, des politiques bien sûr, mais aussi des banquiers, des bourgeois, des bobos, des technos, des journalistes, des urbains, des homos, des Frangins, des juifs, des musulmans et bien sûr des migrants… On pourrait facilement se dire que dans nos sociétés pacifiées, ces mouvements naissent, s’agitent et disparaissent comme nombre de ceux qui leur ont précédé. Mais voilà, un jour, la détestation devient majoritaire, alors vient la violence.

Les forces en présence dans les dérives de nos modèles sociaux et politiques et les manifestations qui en découlent ne portent pas en permanence un gilet jaune pour être reconnaissables. Au contraire, la plupart du temps, ces forces destructrices travaillent dans l’ombre, dans des quartiers, dans des communautés religieuses, dans des villages, dans des territoires, ceux que nous avons délaissés, et finalement ces forces tracent leur chemin dans les esprits. Le jour où elles éclosent, le jour où ces forces se font chair, le jour où elles s’emparent d’une batte de baseball, d’un fusil, d’un cocktail Molotov ou d’un bulletin de vote exutoire, il est trop tard.

Ne fermons pas les yeux, ne tournons pas la tête, ne haussons pas les épaules, nous savons que nous nous approchons de cet instant où les évènements remplacent subitement les prédictions et nous pourrions croire que c’est inévitable puisque nous n’avons jamais réussi à apporter les bonnes réponses à ceux qui n’ont que des doutes et aucune perspective.

Oui, nous pourrions nous en tenir à ce diagnostic d’une société qui glisse lentement mais inexorablement vers son histoire tragique. Nous pourrions, mais nous sentons qu’il existe une voie, une possibilité, ce défi justement que notre génération pourrait relever, celui de transformer le modèle capitaliste en modèle humaniste. Il nous est souvent opposé que nous ne pouvons rien seuls. C’est faux. Nous pouvons tout et tous seuls, nous l’avons déjà fait et nous fumes alors un phare pour les peuples du monde entier.

Or, nous ne serons pas à la hauteur du défi actuel si nous ne sommes pas capables de mener les actions nécessaires pour faire – non plus bouger – mais sauter les lignes d’un modèle désormais mortifère. Pour cela, il faut penser et travailler en dehors des champs institutionnels habituels et répondre à la demande désormais criante de l’inclusion citoyenne dans le processus décisionnel. Cela doit passer par de nouvelles formes de consultations et de négociations qui soient susceptibles de regrouper gouvernement, parlementaires, élus locaux, corps intermédiaires, associations et citoyens, autour des sujets majeurs qui gangrènent notre corps social: le partage de la richesse (fiscalité, rémunération, aides); le partage des territoires (déconcentration des administrations, transports, services publics); enfin le partage et la préservation des ressources (eau, air, alimentation). Des États Généraux d’une nouvelle ère, 230 ans après les premiers.

Notre modèle démocratique à bout de souffle ne suffit plus à impulser la dynamique suffisante à l’accomplissement des transformations de nos écosystèmes. Il faut chercher ailleurs, dans d’autres formes de dialogue et de participation politiques, ce qui permettra de fonder un nouveau pacte social et territorial, un nouveau partage. Il en va également ainsi de l’Europe et de notre Union qui réclame, pour éviter de se retrouver dissoute dans les colères nationales, de changer de forme et d’objectif. Il faut un nouveau traité européen, beaucoup plus démocratique, beaucoup plus politique et définitivement tourné vers les peuples. Ainsi, en France comme en Europe, si nous demeurons les réparateurs de nos vieux systèmes plutôt que les inventeurs d’un nouveau modèle de société, le pire nous est promis, et il approche. 



Photo ©AFP/CHARLY TRIBALLEAU

19 réponses sur « Avant qu’il ne soit trop tard. »

  1. J’ai sauté sur ton écrit pour le rassurer parce que j’ai très peur de la tournure que prennent les événements. Je suis d’accord avec tout ce que tu écris… mais j’ai toujours aussi peur car je ne suis pas sûre qu’il ne soit pas trop tard et je ne vois aucune force se lever pour aider un président bien seul face à des citoyens qui ne peuvent pas l’entendre, a un système médiatique irresponsable et une opposition fascisante . Que faire ?

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  2. Bien insuffisant, je suis désolé.
    L’humanité a 3 ennemis mortifères. La surpopulation dont personne ne parle. Le capitalisme financier sans contrainte. Les 2 premiers concourant à la destruction de la planète. Sommes nous prêts à limiter de manière drastique ces 2 phénomènes au travers d’une révolution des pensées économiques, sociales et politiques actuelles? Si non, les petits pas décrits ci dessus ne servent à rien.

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    1. C’est inexact. La surpopulation n’est pas un ennemi mortifère. Et certainement pas urgent. Pour la bonne raison qu’avec le bon modèle de consommation (que nous n’avons pas, nous serons d’accord là dessus), la planète peut très bien accueillir 10 milliards d’êtres humaines. Mais il faudra pour cela renoncer à manger de la viande à tous les repas, à partir en voyage en avion à l’autre bout du monde, aux croisières, aux énergies fossiles et à tout ce qui restreint plus ou moins directement notre espace viable. Mais c’est un problème de qualité plus que de quantité.

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  3. Très bonne analyse. Malheureusement, l’impasse paraît totale. Pour passer les épreuves en cours pour le monde entier.
    les COP 21 et 22 semblent bien insuffisantes pour insuffler une convergence mondiale et affronter les défis actuels. Même au niveau d’un seul pays, la convergence, qui pourrait exister se transforme en une vaste chienlit. Les USA quittent l’accord mondial pour satisfaire les intérêts économiques particuliers. Devons nous les suivre dans cette voie ? Le terrible enjeu c’est l’existence même des humains, comment la protéger avec tant de discordances.

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  4. Bonjour. Si les gilets jaunes n’arrivent plus à identifier l’origine de leur colère (les carburant, les riches , les taxes etc…) c’est parce que cette émotion est en nous . Trouver un bouc émissaire ne résout rien . La seule solution est le développement personnel pour travailler sur nos émotions et combattre la colère en nous.

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    1. Tout à fait d’accord avec hubert gerard. La colère des français est permanent et le sentiment d’injustice également. C’est toujours « la faute des autres »: les politiciens, le président, l’Europe, la globalisation etc. Et la colère est contagieuse, bien aidée par les réseaux sociaux.

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    2. Non, la colère n’est que le symptôme de l’indignation face à un système politique sourd à sa fonction première: faire adhérer au changement nécessaire.
      Il est vrai que cette constitution actuelle n’à été écrite que pour apporter monarchie et stabilité des institutions. Aucun changement dans le fond. Ce n’est qu’un système représentatif. Tous nous avons besoin de participer. Pas d’être mis devant la décision prise malgré nous.
      Qu’une solution convocation du tiers état.

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  5. OUI un très bon article. je veux dire la réalité pris à bras le corps.
    Mais dans cet article et les commentaires que je lis, je découvre beaucoup de pessimiste.
    Un pessimiste qui se puise dans NOTRE impossibilité de se départir d’un système politique mis en place par le général félon des 1956 avec comme aboutissement le coup d’état de 1958.
    La Constitution ne peut couvrir le progrès sociétaire qui est le notre.
    Comme les gilets jaunes s’opposer aux taxes de l’essence ou vouloir des augmentations de salaire pour une vie meilleure… pour moins de contrainte… pour plus de respect pour le monde des travailleurs…
    Nous ne trouverons rien qui pourra nous conduire à cela dans les protestions des gilets jaunes… dans les discours de Mélenchon… les bonnes paroles serties de haine de Madame Lepen… dans les économies d’énergie de monsieur Scooter 1er, roi de la Gaule.
    Monsieur le Président de la République doit prendre l’argent de nos besoins en réduisant le nombre des sénateurs à 180… en réduisant le nombre des députés à 180… en réduisant le nombre des fonctionnaires et surtout celui des cadres fonctionnaires et les avantages qu’ils ont acquis (pour raison d’élection de tout genre et surtout sous les règnes socialistes)… dissoudre les syndicats (contrairement à ce que disait Léon Blum – « Les ouvriers français sont trop cons pour se gérer eux mêmes »- LES FRANCAIS PEUVENT -et les gilets jaunes le prouvent- faire savoir leurs besoins et leurs revendications.
    Les taxes, les impôts… trop moyens plus doux (exemple prélever 1% sur toutes les transactions bancaires des plus humbles au plus, plus importantes) éviterait toutes ces taxes harassantes jusqu’à la suppression de la TVA que nous payons jusque sur l’eau que nous consommons;
    Supprimer les « charges ouvrières », c’est à dire 343 euros environ sur les salaires minimum et de façon universelle…4116 euros de plus par an das le « panier de la ménagère ».
    Placer sous tutelle du gouvernement de la France les centrales atomiques, les autoroutes…
    Et nous tous, ne pas prendre pour « argent comptant » les conneries de l’écologie… les prévisions de catastrophe pour notre bonne planète… le médicament pour survivre… les examen forts onéreux sur la détection précoce du cancer du vagin, du sein chez la femme et de la prostate chez l’homme.tout ceci compris nous devons revenir très fort dans la bande de l’optimisme… puis choisir ceux auxquels nous pourrons confier l’avenir du Peuple… dans le cadre de la « RÉPUBLIQUE DE FRANCE »… sans numéro stupide… puisqu’après la Vème quelques verreux nous parlent de la VIème.
    ALFRED GUILBAUT

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    1. Merci M GUILBAUT, pour ce message qui correspond exactement aux attentes des Gilets Jaunes. Je suis Gilets Jaunes, j’entends tous les jours, les mêmes revendications, l’Etat doit baisser ses dépenses et je ne comprends vraiment pas pourquoi cela est si compliqué pour eux. Le peuple Français a l’étiquette de  » la non acceptation des changements », mais si l’Etat nous donnait l’exemple en réduisant toutes ces dépenses énumérées dans votre analyse, je pense que le changement serait mieux accepté et que l’injustice et la frustration seraient estompées. Merci M ALBERTI pour l’ouverture de ce dialogue.

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      1. Madame Marie Pierre Douvry
        J’ai été sensible à votre commentaire.
        Depuis 1981 je combats *passivement* contre ce système Veme république.
        En fait, mon combats sous les armes à commencé en 1956. Lorsque militaire je suis intervenu pour arrêter les complices de de Gaulle qui se rendaient au congrès de la Soumam pour prêter main forte aux rebelles algériens.
        A 84 ans je sais que je peux encore être utile: pour combattre ce système de *république Democratic royaliste dictatorial* il faut avoir vécu avec eux.
        Je n ai pas voté pour Mr Macron… Ni pour aucun des autres(je ne vote pas depuis 1956) pourtant l homme de la situation est Mr Macron à condition que nous sachions parler avec lui. Il est le seul transfuge vers LA RÉPUBLIQUE DE FRANCE.
        Mes Hommages Madame
        Alfred Guilbaut

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  6. Merci pour cette analyse complète et juste. C’est malheureusement souvent au pied du mur que nous nous réveillons. Comme disait Churchill, un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. Soyons réaliste et optimiste, la tâche est énorme mais si nous arrivons à faire naître cette intelligence collective et fraternelle, qui nous manque tant aujourd’hui, alors tout sera permis. Acceptons ce défi ensemble.

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.