La République contre le chaos

L’histoire tragique des peuples avance à pas feutrés, sans dire son nom et sans s’annoncer, dès lors qu’on l’aperçoit, il est déjà trop tard, elle est là, dans la place, irrépressible, irréversible.

Je me souviens l’avoir compris en visitant le musée juif de Berlin. Un long couloir qui parcourt 2000 ans de l’histoire des juifs en Allemagne. Au fur et à mesure de ce voyage dans le temps, on se dit que l’on va enfin savoir exactement où et quand l’histoire a basculé, où et quand le destin des juifs d’Allemagne et finalement d’Europe a franchi le seuil de cette nuit d’horreur. Et puis, vient cette photo d’un couple derrière des barbelés, de ces étoiles jaunes cousues aux vêtements, d’un peloton d’exécution, des wagons à bestiaux, des pendaisons, des montagnes de chaussures, de bagages ou de cheveux… et finalement le regard de ces enfants, sur la rampe d’Auschwitz, qui se plantent dans les nôtres et qui nous disent « comment aurions-nous pu l’imaginer ? »

On ne peut pas.

Le moment où s’opère la bascule de la démocratie à la dictature, de la liberté à l’oppression, de la paix sociale à la guerre civile, de l’humanité à la barbarie, de la colère à la détestation, de la revendication à la violence, ce moment n’existe pas car il est invisible… Nous sommes en paix, nous sommes en sécurité, nous sommes libres et l’instant d’après on ne l’est plus, c’est trop tard, la société s’est mue en foule, la foule en meute, plus rien ne peut l’arrêter, à part une autre meute. C’est la guerre.

La haine de l’autre ne se décrète pas, elle est comme cette corde qui entrave les mains et qui serre le cou du pendu que la foule insulte, elle est faite de minuscules fibres, des fibres de frustrations, d’injustices, d’injures, de mépris, d’humiliations, petites, minuscules, répétées, cent fois répétées et qui figent dans les cranes la certitude de la réparation légitime dont on fait les vengeances autorisées.

Aucune société n’est à l’abri, aucun pays, aucun village, aucune communauté, aucune famille, car la colère est plus fertile que la tempérance, la fureur plus simple que le dialogue, le pavé plus lourd que la lettre, le fusil plus efficace que la loi.

Je crains que l’occident, tellement sûr de sa supériorité économique, financière, technologique, morale même, ait oublié l’histoire tragique des peuples. Je crains que cet oubli ne soit que la condition préalable au retour de la tragédie, que nous nous en approchons et que nous saurons vraiment si cela va arriver quand cela sera advenu.

Ces derniers temps, nous sommes nombreux à regarder nos enfants s’endormir en se demandant quel chaos nous sommes en train de leur fabriquer. Je me demande quel rempart leur donner, quel refuge leur bâtir, quel recours leur offrir… J’imagine des murs, des enclos, tout ce qui pourrait les extirper du risque de la confrontation des meutes… et puis, je comprends que vouloir les protéger en les isolant, c’est justement conforter ce qui nous divise et ce qui finalement nous oppose. La seule réponse, le seul remède, la seule assurance contre le chaos et l’affrontement, c’est la République, c’est-à-dire la réunion autour des valeurs et des règles qui nous dépassent : La liberté, la laïcité, la justice, la séparation des pouvoirs, la démocratie.

Le fait est que si nous avons su bâtir les modèles qui permettent la paix sociale, nous ne savons pas la préserver de nous-même, de nos abus, de nos travers, de notre inéluctable égoïsme, celui qui nous pousse à nous dépasser parfois mais qui nous conduit aussi à tout transgresser.
L’humilité, la bienveillance, la sobriété, voilà ce qui devrait fonder la prochaine étape de notre civilisation… celle où l’humanisme prendrait son sens premier, celui d’un humain réconcilié, avec la nature, avec la culture et avec lui-même.

Pour l’heure nous en sommes loin et les jours qui s’annoncent nous promettent le pire, le pire de nous-mêmes. Dès lors, il nous revient en tant que citoyens, de protéger la République, comme des enfants protègeraient leur mère quand elle n’a plus qu’eux pour remparts. Que nous soyons parents, salariés, engagés en politique, responsables syndicaux, professeurs, chefs d’entreprises, responsables associatifs, journalistes, éducateurs, que nous soyons de droite, de gauche ou du centre, d’en haut ou d’en bas, ruraux ou urbains, il nous appartient de préserver notre mode de vie, c’est à dire ce qui fait qu’au delà des divergences et des luttes économiques et politiques, demeure toujours les valeurs et les principes qui fondent notre nation ; il nous appartient de le dire, de l’écrire, de l’afficher et de marteler que même si une minorité violente veut jeter la République à la Seine, une majorité écrasante, souvent silencieuse mais toujours déterminée, condamne les violences, qu’elle veille et qu’elle ne laissera pas faire.

Je suis citoyen de la République française, et je sais que si « la souveraineté appartient au peuple », « aucune section du peuple, ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice », aucune section du peuple ne peut décider de bloquer, de détruire, de violenter ; aucune section du peuple ne peut défaire ce que le suffrage, universel, égal et secret a décidé ; aucune section du peuple ne peut légitimer la violence, sauf à choisir le chaos contre la République plutôt que la République contre le chaos.

Alors affirmons-le, écrivons-le, brandissons-le comme un étendard, parce que rien n’est plus précieux qu’elle, « Je suis citoyen et je choisis la République contre le chaos. »

26 réponses sur « La République contre le chaos »

  1. Oui très belle analyse. Pourtant tout cela aurait pu être évité ! Qu’avons-nous fait pour qu’il en soit autrement ? Nombreux sont les vigies qui nous ont averti depuis très longtemps et que par manque d’humilité nous avons négligé.
    Pour rétablir l’équilibre seule l’aud Est de mise,, mais après le constat d’aveuglement ne jouons pas au paralytique…

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  2. Ce que vous appelez le chaos est la vengeance légitime du peuple qui va s’abattre sur les tyrans qui l’exploitent et le trompent depuis toujours.
    Ce que vous appelez République est la forme subtile de domination bourgeoise qui se perpétue par une illusion de démocratie ce que Voltaire appelait un pays bien organisé où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne.
    Vous choisissez cette République, je choisis le Chaos.

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      1. Autrement dit, privilégier la haine et la jouissance de la destruction dans une absence de limites. C’est cela l’avenir du monde que vous cherchez à obtenir ?

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      2. Tu iras pleurer ta retraite et tes soins medicaux quand le chaos sera installé.
        Alors, chercher miettes dans le caniveau, c’est ce que tu auras mérité !

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      3. « Même s’il gagne une grève, le travailleur n’aura rien gagné, car l’augmentation de salaire qu’il aura obtenue, le bourgeois la lui reprendra d’une autre manière, en augmentant, par exemple, son loyer ou le prix des denrées. Ainsi, le pauvre esclave est toujours trompé. Que l’expérience serve, enfin, pour que les peuples ouvrent les yeux et qu’ils comprennent que l’effort et le sacrifice que suppose la lutte pour un morceau de pain sont exactement du même type que ceux qui président à la lutte pour mettre, une fois pour toutes, à bas ce système criminel et faire que toutes choses appartiennent à tous. »

        Ricardo Flores Magón

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    1. Alors, comme cela c’est toujours passé dans l’histoire des hommes après un chaos, vous aurez d’abord la guerre civile, puis la terreur et l’arrivée d’un tyran et de la dictature… quel beau programme les gens comme vous qui ne réfléchissent guère préparent à nos enfants…

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  3. L’opportunité à saisir est-elle désormais illusoire ? Nous aurions pu transformer encore plus vite notre pays en nous saisissant de ce mouvement, de cette colère, de cette envie de changer vraiment les choses. Faudra-t-il attendre que certains renversent la table et « espérer » que cette opportunité soit à nouveau disponible de manière providentielle ? J’ai peur pour ma République qui a déjà, selon moi, mis un genou à terre, se relèvera-t-elle une fois encore ? Je veux y croire, je veux croire que la majorité silencieuse saura faire la part des choses, mais combien de violences devrons-nous supporter d’ici là ? « La Renaissance ou le Chaos » devait être le titre de mon prochain article que j’ai peine à coucher sur le papier tant ces moments sont « perturbants ». Gardons espoir.

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    1. Allez prier pendant que nous nous faisons massacrer. Putain de bourgeois pacifiste, c’est à cause de vous, les tièdes grenouilles de bénitier qu’on se tape les guerres et toutes les formes de domination. Pauvre de vous, brebis effarouchées.

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  4. Tout à fait: la république au lieu du chaos , mais dans ce cas il faudra absolument penser à un nouveau concept;des politiciens qui servent le «  res publica » les intérêts communs du peuple et non leurs petits intérêts personnels; reformons l’ éducation et commençons à intégrer des cours de philosophie, de dialogue; du développement de l’ esprit critique et de l’ empathie; c’ est ce qui manque vraiment dans la société européenne en ce moment!

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  5. Quel dommage que personne ne s’exprime ainsi dans les débats totalement dépourvus de sens des pseudos chaînes d’infos afin de rappeler à chacun ce qui fait les valeurs de notre démocratie donc de la république. Merci de relayer la pensée de nombreux français qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer dans cêtre hysterie collective.

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  6. Retour du refoulé dans l’inconscient collectif Chacun, chaque collectif possédés par sa colère aveugle dans le registre de la culpabilité et du bouc émissaire Régression sauvage du Chaos en deçà du primitif Tout
    cela est dit décrit connu… Confusion imaginaire entre la Republique et la Bonne Mere (il est vrai que le Père est au ciel…!!!) Appel â la communîn confronté à ce qui va nous devorer, â la charité confronté à ce qui va nous torturer Quel rapport entre violence et sacré? De Sapiens à Sapiens Sapiens L’Homme en voie d’extintion ou de transformation collective et peut être un jour …en tant qu’individu ? Pas gagné!!!

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  7. Il manque quand même dans l’analyse une place pour les valeurs fondatrices de la République.. l’égalité, la fraternité et la solidarité ! Une société qui ne fait plus communauté, de plus en plus inégalitaire, Quand « le gratin s’est détaché des pâtes » et qu’il a « démocratiquement » fait siens tous les moyens de commandement, Quand les nantis accaparent les postes de direction de la République et y font carrière, Quand les dominants assurent leur propre reproduction, et méprisent ce qui ne sont rien, où les fraudeurs richissimes prospèrent, où les élus-voyous de la République ne sont jamais condamnés, où les médias sont économiquement asservis … Et où ses dirigeants n’entendent la voix du peuple que lorsqu’il gronde et renverse des voitures et qui jettent quelques miettes à la volée, se couchent devant les lobbys qui ont un pouvoir de nuisance comme les transporteurs routiers ou les industriels de l’agriculture et envoie la troupe pour toute réponse pour rétablir l’ordre républicain avant toute chose. C’est à dire faire évacuer les révoltés, les gueux, les illettrés de l’espace public pour reprendre la main et continuer à déshumaniser et saccager le monde !
    Qui met la République en danger ? A gerber…

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  8. Difficile de ne pas sourire devant la naïveté touchante devant ce beau cahier d’écolier en républicanisme. C’est une belle écriture invitant à la pureté que vous livrez ici il est vrai, quand à contrario, la fiscalité la plus violente au monde, et nos exemples de hiérarques se gavant aux portefeuilles, cachant des comptes à l’étranger, nous rappelle la réalité de la fange dans laquelle nous vivons. Les anonymes de cette république ne sont que plus des numéros fiscaux, traqué dans un super-bunker nommé Bercy. A l’opposé les plus grands groupes qui devraient participer à la majorité de l’imposition n’en payent finalement rien. Pas de crèches, pas d’hôpitaux, pas d’écoles construites avec leurs taxes. La porte de l’évasion est grande ouverte pour qui possède un EHQ à Dublin, une agence à Amsterdam, ou une succursale à Luxembourg. Chez les multinationales, les GAFA c’est la règle.
    La république peut creuver, comme Rome au IVe siècle s’est écroulée des mêmes maux.
    Bien cordialement Monsieur.

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  9. Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla,
    La critique est facile, l’art est difficile.
    Toutes ces paroles c’est bien beau, mais si chaque personne y mettait un peu du sien, l’humanité s’en ressortirait meilleure.
    A bon entendeur!!!

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.