Le monde est au centre de notre assiette

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » cette phase que prononça Jacques Chirac, alors président de la République française, en ouverture du discours qu’il fit devant l’assemblée plénière du IVe Sommet de la Terre le 2 septembre 2002 à Johannesburg, est restée célèbre car elle posait simplement et brutalement un diagnostic sans appel sur l’état de notre planète. Jacques Chirac avait raison à un détail près, ce n’est pas notre planète qui brule, notre planète était là bien avant nous et le sera bien après, non, ce qui brûle c’est nous, c’est l’humanité.

16 ans plus tard, nous savons que cette phrase n’a eu strictement aucun impact, que notre maison a continué de brûler et que nous n’avons jamais cessé de regarder ailleurs. Tels des enfants insouciants du danger, nous avons continué de jouer à la grande roulette du casino consumériste. Nous nous amusons parfois des dérèglements visibles du climat et nous rivalisons de photos et de vidéos pour témoigner de tel orage, de telle pluie torrentielle, de tel morceau de banquise qui se détache ou de tel record de température. Nous geignons de temps en temps devant les images mille fois partagées de cet ours accroché à son morceau de glace, de ce goéland englué dans du pétrole lourd ou de cette tortue prise au piège d’un sac plastique et puis, parfaitement conscients de tout ceci, nous réunissons de grandes messes internationales pour tirer une énième fois le signal d’alarme manifestement hors service d’une civilisation qui ne sait plus rien faire d’autre que de signer des accords autour d’objectifs inconsistants que nous ne parviendrons même pas à atteindre.

Oh bien sûr il nous est arrivé de poser les problèmes, d’imaginer des solutions et parfois même de les mettre en place. Ainsi avons-nous appris à trier une partie de nos déchets, à les recycler, à les enfouir parfois (souvent chez les autres), à préférer une tomate bio, à distinguer un produit de saisons, à mieux isoler nos maisons, à différencier les voitures selon leur degré de pollution, à classer les lave-linge, les frigidaires et les lave-vaisselle selon leur consommation d’énergie, à fermer le robinet d’eau pendant que l’on se brosse les dents ou à instaurer la circulation alternée uniquement les jours où vraiment, il n’est plus question de respirer sans tousser.

Bref, nous ressemblons à des fous qui creuseraient une rigole dans le sable pour arrêter un tsunami. Nous sommes tellement sûrs de nous, sûrs de notre force, sûrs de notre fait, sûrs de notre immortalité, que nous n’imaginons plus que la nature puisse nous reprendre ce qu’elle nous a si généreusement donné, l’air, l’eau et la vie, un triptyque qui dans la société de consommation est devenu un slogan publicitaire pour de l’eau gazeuse, dont des milliards de bouteilles en plastique peu recyclables pourrissent les océans et les sols pour des siècles… Tout est dit.

Le fait est que si nous observons de mieux en mieux, nous déduisons toujours aussi mal, et que si le diagnostic d’une planète en surchauffe est désormais assez clairement posé, le traitement reste totalement déconnecté de la réalité. Le fait est également que l’irresponsabilité politique n’est que le reflet de notre incapacité à tirer les conséquences de nos propres turpitudes en modifiant sensiblement et durablement nos comportements. C’est ce que certains appellent l’acrasie, c’est à dire le fait d’agir systématiquement contre son meilleur jugement. Nous savons quelle est la situation, nous savons ce qu’il faut faire pour y remédier et pourtant nous continuons à faire ce qu’il ne faut pas. Pourquoi ? Probablement par confort, par habitude, par réflexe conditionné mais surtout parce que nous sommes devenus paresseux. Bien calés dans le fauteuil du vaisseau consumériste, assistés par des systèmes de guidage automatiques et attachés aux signes extérieurs qui parlent désormais à notre place, nous avons perdu l’envie et peut-être l’habitude d’agir, c’est à dire de faire bouger les lignes des modèles qui dysfonctionnent. Agir plutôt que réagir, agir plutôt que parler, agir plutôt qu’analyser, agir plutôt que prendre des photos, agir plutôt que ne rien faire. Ainsi, à force de ne plus agir, chaque geste, même le plus insignifiant, réclame des trésors de volonté, vite douché par la faible efficacité qu’il engendre.

Par ailleurs, dans un monde globalisé, la responsabilité s’est diluée dans l’océan des chiffres. Nous ne pouvons rien faire puisque « les voitures en Chine », « les centrales au charbon en Allemagne », « le boeuf aux États-Unis », puisque « la compétition mondiale »,  parce que « les OGM en Espagne », parce que « le pétrole en Arabie Saoudite », parce que « le gaz en Russie », « parce que les vols intérieurs c’est seulement 4% du trafic aérien », « parce que le pouvoir d’achat », « parce que… », « puisque… », les explications pleuvent et elles nous poussent à douter de tout et finalement des solutions.

Et pourtant, dans ce monde de suiveurs, rien n’est possible sans peuples pionniers. Alors pourquoi pas nous ? Pourquoi pas la première ville sans voiture thermique ? Pourquoi pas la première agriculture sans aucun intrant chimique ? Pourquoi pas le premier département sans plastique ? Pourquoi pas des cantines scolaires sans poulets importés ? Pourquoi pas un seul morceau de boeuf non français, oui pourquoi pas, pourquoi pas nous ?

Dans cet infini d’actions à mener, il nous arrive de ne pas savoir par où commencer et de nous contenter du fourre-tout déculpabilisant des journées mondiales où l’on a toujours l’occasion de faire un tweet bien senti, une photo choc ou une pensée profonde, donc finalement, de ne rien faire. Or, loin des journées pour le climat, sans téléphone, sans voiture, sans déchets, sans sucre, sans cigarette, pour la mer, pour la terre ou pour le pangolin (c’est le 17 février…), il existe un lieu où se joue une immense partie de la réconciliation entre la planète et l’humanité, un endroit où se concentrent les problématiques de durabilité et de santé, et où chacun de nous peut agir quotidiennement et plusieurs fois par jour pour faire vraiment changer les choses: Notre assiette.

Alors si nous ne savons pas d’où partir, partons de ce que nous avons quotidiennement sous nos yeux, entre nos mains, et admettons une bonne fois pour toute que faire ses courses est un acte politique et que ce que nous mangeons détermine beaucoup plus que le goût de l’instant:

  • Moins de viande rouge et pas de viandes étrangères;
  • Beaucoup plus de fruits et de légumes;
  • Beaucoup plus de protéines végétales, c’est à dire des céréales (riz, blé, sarrasin), un peu d’oléagineux (amandes, noix de cajou, pistaches) et beaucoup de légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots rouges, fèves);
  • Des poissons de pêche durable, c’est à dire du mulet plutôt que du bar, du pangasius, du merlu, de la sardine, de la daurade, de la morue, pas de thon, de marlin ou de requin, moins de saumon, beaucoup moins, etc.

Aujourd’hui les protéines animales représentent 60% de notre apport protéique. Le défi est simple, nous devons inverser cette proportion et faire en sorte que nos besoins protéiques proviennent  pour 60 % d’origine végétale.

le sujet n’est plus la préservation de notre mode de vie mais sa transformation profonde, inédite, historique et surtout collective. Il ne s’agit plus d’attendre les solutions miracles des États mais de simplement leur demander d’appliquer leurs recommandations au sein de leurs propres administrations, de manière à ce que chaque entreprise, chaque association, chaque communauté, chaque immeuble, chaque maison, chaque famille, chaque citoyen se les appliquent également.

Pour cela, il faudra que nous soyons capables d’élever très sensiblement notre niveau de responsabilité, d’inventivité, de créativité, pour nous reconnecter à une planète et une nature que nous avons esclavagisées. Ce n’est pas au dessus de nos forces, simplement au dessus de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. La clé se trouve dans l’action au quotidien, celle qui, loin des grandes déclarations et des grands accords mondiaux, mène à l’engagement, concret, quotidien, et qui seule, nous permettra peut-être de trouver ce qui nous manque tant, et qui est une autre signification de l’assiette, c’est à dire l’équilibre.

5 réponses sur « Le monde est au centre de notre assiette »

  1. Tout ce que vous écrivez là est plein de bon sens et de sagesse. Merci de l’exprimer si clairement et de le partager.
    J’ ajouterais cependant un angle qui n’enlève rien aux arguments que vous avancez, mais les complémente, je l’espère.
    Les plus gros pollueurs et destructeurs de la planète sont les industries et les transports de masse.
    Il faut donc aussi peser politiquement sur eux pour limiter leurs dégâts en parallèle des efforts individuels et collectifs au quotidien. La consommation est devenue folle, ils la dopent, en profitent et nous sommes comme hypnotisés.
    Je comprends bien qu’en ne prenant pas l’avion de Brest à Lyon, qu’en achetant des légumes du marché, ou en ne buvant pas d’eau minérale en bouteille plastique, je fais un choix qui donnera un signal clair (et économique) à ces industriels, et en même temps je prends ma part de responsabilité, j’agis.
    Mais j’ai besoin de voir la centrale à charbon fermer, les fermiers ne plus être autorisés à empoisonner les cultures, et les camions ne plus rouler au diesel. Tout s’imbrique et se complète.
    Mais vous avez raison, je fais attention à mon assiette, à ma voiture, à mon chauffage.
    Et je vote pour ceux qui me paraissent faire avancer le shmilblick.

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  2. Pour citer une autre phrase célèbre: « vers l’Orient compliqué, j’allais avec des idées simples », (Ch. de Gaulle), la situation impose de la résolution, de l’audace et de la vision. Bien entendu, la France est attendue par le monde, attente universelle se présentant comme le levier d’Archimède des solutions nécessaires. Elle passent par l’imagination de conception, le courage dans l’application, la persévérance dans l’exécution. Notre pays n’a pas fait sa véritable révolution du XXIè siècle, prologue à une nuit du 4 août mondiale. D’urgence, un new deal fiscal et une réforme totale et profonde, et longtemps différée, de l’Etat sont incontournables. Ce que cherche les proclamés « libéraux » (qui font généralement l’erreur funeste de confondre économie de marché et capitalisme financier, l’un étant l’avers de l’autre), c’est à contourner l’Etat arthritique, mais sans aucune latitude dans une situation de crise économique et financière sans précédent autre que l’endettement sans limite et suicidaire…
    Rien de mieux pour orienter le comportement économique qu’une fiscalité refondée orientant la consommation et l’investissement vers une économie « vertueuse » et rien de plus efficace qu’un Etat réduit à sa fonction de stratège et de contrôle. La créativité et l’engagement responsable de chacun trouveront dès lors le champ ouvert aux initiatives les plus fécondes. Sans ce nouvel environnement institutionnel, l’efficience plus belles initiatives et des efforts les plus louables ne répondront en rien à l’urgence.
    C’est au pouvoir politique de refondre les règles du jeu afin de retrouver le vent porteur. Mais l’opinion publique, otage des mensonges 2.0 et d’une crédulité accrue par une éducation défaillante, n’est pas le point d’appui adapté. Comme toujours seule une poignée d’hommes éclairés et déterminés pourront ouvrir un horizon à l’avenir des générations suivantes. A défaut nous aurons été ces photographes prenant des clichés du tsunami annoncé.

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  3. Très bien !!! Alors soyons pratiques et optimistes (pour ce dernier il va en falloir une certaine dose). Il n’y a pas de bonne guerre, et c’en est une, sans de bonnes armes. Pas des canons et des sous-marins mais, vous savez, ce genre d’applications comme Yuka ou QuelComsmetic qui font trembler les fabricants et obtiennent l’adhésion de beaucoup de consommateurs. Une bonne application smartphone qui décerne selon les critères que vous évoquez des bons et mauvais points et qui oriente vers de bons professionnels locaux et nationaux. Un financement public permettrait monter ça très rapidement et si possible de manière impartiale.
    Merci pour votre clairvoyance !!!

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  4. Il est important constitutionnaliser l’accord de Paris et les principes environnementaux dans la norme suprême en modifiant l’article 1°de notre constitution.  » La France est une république indivisible, laïque, démocratique, sociale, solidaire et écologique » …

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.