La politique ou l’Histoire

Je suis d’une génération, née à la fin des trente glorieuses, et qui n’a finalement connu que la crise. Du premier choc pétrolier jusqu’à la crise financière de 2008, tout s’est déroulé au gré de ce que nous croyions être des accidents de parcours auxquels nous cherchions inexorablement des remèdes en formes de rustines. Comment conjuguer compétitivité et plein emploi, comment conjuguer allongement de la vie et financement des retraites, comment conjuguer développement durable et croissance économique… oui comment ? Voilà la question que nous n’avons cessé de nous poser et à laquelle nous tentons désespérément d’apporter une réponse depuis 40 ans, comment ?

Tout était faux, le diagnostic, les questions et finalement nos réponses, car non, définitivement, comme je l’écrivais il y a sept ans, ceci n’est pas une crise et aucune réponse valable n’est à attendre tant que nous continuerons de vouloir répondre à la longue liste des « comment » sans avoir finalement posé la seule question pertinente: Pourquoi ? Pourquoi ce modèle dysfonctionne-t-il ? Parce qu’il est obsolète, parce qu’il a été pensé par et pour un monde qui n’existe plus, parce que l’espérance de vie a augmenté, parce que la population mondiale a explosé, parce que l’urbanisation a dévoré la paysannerie, parce que les transports ont aboli l’espace, parce que l’information circule plus vite que nous, parce que comme le dit Michel Serres, « ce n’est plus le même homme, ce n’est plus la même vie, ce n’est plus la même mort, ce n’est plus le même espace, ce ne sont plus les mêmes relations. »

Pendant 40 ans, nous avons regardé les crises s’enchainer en pensant qu’elles appelaient chacune leur correctif comme on aurait développé une mise à jour pour chaque « bug ». Pendant ce temps, le logiciel continuait de s’effondrer sur lui-même. C’était vain, c’était stupide, c’était incroyablement léger et surtout c’est finalement mortel. Cet échec, c’est indubitablement celui du politique, c’est à dire de nos modèles de désignation et de contrôles de nos dirigeants, à qui nous avons abandonné la conduite de nos organisations pendant que nous batifolions à découvrir la télé en couleur, le magnétoscope, l’ordinateur, le sport business, les vacances mondialisées, le selfie, la télé-réalité, les jeux olympiques pharaoniques, le foie gras au prix du beurre, le lait au prix de l’eau et l’eau pour laver les voitures… bref, du pain et des jeux, à profusion, partout, tout le temps, sans discernement, sans plus qu’il ne soit besoin de raison, de relation, d’échange et surtout de penser. Un monde à boire et à manger, que dis-je, à dévorer.

Il est trop tard pour continuer à faire de la politique et les réponses apportées ça et là aux crises sociales qui éclosent ne sont que la bête répétition des erreurs accumulées depuis un demi siècle. Les 100€ de primes d’activité pour réelles qu’ils soient ne sont rien d’autre que la perpétuation de ce dysfonctionnement. La France a développé le meilleur modèle de solidarité du monde… la belle affaire. Les gens ne veulent pas vivre de la solidarité, les gens ne veulent pas vivre des aides, des primes de Noël ou des excédents de production de l’Union Européenne. Les gens veulent vivre de leur travail, ils veulent se respecter, ils veulent qu’on les respecte, qu’on les considère, qu’on leur demande leur avis, qu’on les entende et qu’on les voit… alors pour être vu, quoi de mieux qu’un gilet jaune.

Je suis d’une génération qui a longtemps cru qu’elle appartenait au ventre mou de l’Histoire, une Histoire sans guerre, une Histoire sans tragédie continentale, une Histoire sans conquête, une Histoire sans destruction et donc sans reconstruction, une Histoire que certains croyaient même terminée… alors qu’en fait, c’est nous qui sommes en train de manquer ce rendez-vous avec l’Histoire, celui qui nous appelle, de crises pétrolières en crises financières, de crises climatiques en crises économiques, de crises sanitaires en crises agricoles, non pas à voter pour le camp d’en face mais à penser un nouveau modèle de société, un nouveau pacte social, un nouveau partage et à l’accomplir.

Il n’est plus temps d’ajuster, de réparer ni même de réformer un modèle de société qui a vécu; il n’est plus temps de former des gouvernements de compromis où l’on traite les équilibres entre droite et gauche comme s’ils avaient encore un sens; il n’est plus temps de laisser aux gardiens technocratiques d’un État catatonique et dépassé, les clés de sa propre transformation; il n’est plus temps de caler le calendrier de l’action sur celui des échéances électorales; il n’est plus temps d’inventer des hashtags, de faire des videos ou de poster des photos à la gloire de quelques trajectoires personnelles; non, il n’est plus temps de faire de la communication, de la politique, ni même de la pédagogie, il est temps de faire l’Histoire, celle de de Gaulle, celle de Bonaparte, celle de Hugo… ou alors, l’Histoire nous rattrapera et nous imposera par la force et par la violence ce que notre inconscience, notre légèreté et notre arrogance lui auront refusé, un nouveau monde.

 

Photo AFP

7 thoughts on “La politique ou l’Histoire

  1. Bien entendu, mais annoncé par certains depuis longtemps considérés comme Cassandre, alors que tout, en tout cas beaucoup, était encore possible: qu’avons-nous fait pour qu’il en soit autrement: erreur stratégique funeste dès la chute du mur en maintenant contre toute évidence le maintien de l’ordre ancien dans le cadre devenu de fait sans cause de l’Otan, maintien d’une architecture européenne ramollie par son extension, et boiteuse par son ordre monétaire dépourvue d’ordre économique et budgétaire, pouvoirs pétris plus de principe déclamés que de valeurs enracinées dans le terreau de notre Histoire. Voilà ce qui nous entraine dans ces déséquilibres vers la chute. L’hiver sera long et pénible, vivement le printemps!

  2. Comme toujours un texte connecté à la réalité , nullement hors sol face aux enjeux futurs que la situation actuelle, laisse présager. J’admire et je partage votre clairvoyance et je regrette qu’elle ne soit pas partagée par plus de nos élus car, c’est notre Démocratie qui est en danger. Et il est triste de voir que la majorité des politiques n’agissent que par intérêt personnel celui d’acceder au pouvoir au lieu de défendre nos valeurs républicaines. Triste exemple face à un mouvement en perte de repères tel que celui des Gilets Jaunes.

  3. Bien résumé, on comprend mieux le sens des manifestations, on voit bien les « solutions » que les politiciens élus cherchent à apporter… et on se met à craindre sérieusement pour la suite. Je veux bien espérer un peu, mais je n’y crois pas du tout. Merci pour cette bonne analyse !

  4. L’on ne peut être que d’accord avec le constat froid et lucide que vous faîtes.
    Nous sommes face à un moment historique.
    La colère populaire a toujours été une évidence pour ceux qui ne font pas partie de cette infime élite de demi-dieux.
    Extraits des contingences matérielles, géographiques et temporelles.
    Ceux qui petit-déjeunent à Paris, déjeunent à Berlin et dînent à New-York.
    Pas de jalousie derrière cette caricature à peine exagérée. Juste la colère de constater que ceux qui sont en situation de puissance ont cherché à faire advenir une non- société.
    Je pensais que tout était plié. Que chacun n’était plus apte qu’à être heureux ou malheureux dans son coin, indifférent à son voisin, replié et ne voulant agir qu’au sein de cette frontière qui nous sépare de l’autre.
    A ceux qui juge sévèrement ce mouvement : allez y ! Pour peu que vous laissiez vos préjugés à la maison et que vous soyez prêt à écouter, je vous garantis que vous serez bien reçu.

  5. Je partage votre diagnostic mais comment activer le processus de construction de ce nouveau monde, de ce nouveau paradigme, selon quelle délimitation , France , Europe…selon quel timing, selon quel modèle démocratique…le Grand débat posera beaucoup de questions et permettra d avancer quelques ébauches de solution ..2019 est décidément une année particulière et la façon de nous allons sortir de cette séquence est sûrement capitale pour l avenir….Peut être l opportunité de bâtir un nouveau socle social et sociétal qui éloigne les spectres nauséabonds des populistes de gauche et de droite

  6. J’approuve totalement le diagnostic. L’Europe et la France sont face à l’Histoire. L’Europe peut disparaître sous les assauts des nouveaux opposants américains ou chinois. Le monde a en effet changé avec la chute de l’URSS et l’éveil de la Chine. La montée des néopopulistes est le dernier avatar de cette nouvelle organisation du monde et l’élection d’un vieillard sénile mais très médiatique à la tête de la démocratie la plus puissante du monde est très inquiétante.
    La France a été muette au parlement européen depuis 5 ans à cause d’un vote franco-français ayant conduit à l’élection d’extrémistes europhobes (notamment FN). Les prochaines élections ne sont pas rassurantes…

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.