Le rôle politique de l’entreprise

Alors que nos modèles politiques et sociaux, hérités de l’après-guerre, n’ont quasiment pas évolué depuis plus de cinquante ans, il y a un acteur de notre société qui, sur la même période, a surmonté des crises majeures, a connu des révolutions, a accepté les contraintes qu’on lui imposait, un acteur qui continue inlassablement de réfléchir, de proposer, d’expérimenter et qui pourrait constituer une clé politique dans la constitution du nouveau modèle de société qu’il nous faut inventer. Cet acteur, c’est l’entreprise.

Nous l’avons peut-être oublié, mais le rôle de l’entreprise a d’ores et déjà été majeur dans l’émergence de nos sociétés contemporaines, démocratiques et pacifiées par le passage de l’économie du butin à celle du commerce libre et réglementé. L’entreprise a même été un élément-clé de la réalisation des utopies, par l’exploration, par l’innovation et par la réalisation de ce qui nous semblait impossible.

Mais voilà, l’économie moderne, et particulièrement sa financiarisation, ont recréé les conditions d’un marché prédateur, où il semble bien que la surexploitation des forces productrices, qu’elles soient humaines ou naturelles, aient engendré un mécanisme autodestructeur. Pourtant, il y a derrière cette réalité une autre économie et une autre conception de l’entreprise qui travaillent, au contraire, à l’émergence d’un nouvel équilibre économique, social, et finalement démocratique.

L’armée de l’ombre des patrons familiaux

En effet, derrière les portraits envahissants des très grandes entreprises qui ont embrassé une vision purement financière de leur fonctionnement, derrière l’image souvent sensationnelle de leurs patrons à jets, qui décident à grands coups de rendements boursiers, derrière les mastodontes internationaux, les fonds de pension géants et les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) magiciens de l’optimisation fiscale, se cache l’armée de l’ombre des entrepreneurs, des patrons familiaux de petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) qui ont compris que quelque chose avait changé au cœur même du fonctionnement de leur entreprise.

Tous savent que nous sommes au terme de ce processus où le but unique de l’entreprise était de tendre vers son plus haut niveau de rentabilité. La transformation est d’ores et déjà amorcée, et le développement de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises en est une première manifestation, qui en appelle une plus globale : la responsabilité politique.

Cette responsabilité politique de l’entreprise, de l’actionnaire et de l’entrepreneur consiste à chercher et expérimenter les nouveaux équilibres qui font défaut à nos modèles de société : une meilleure répartition de la valeur créée dans l’entreprise entre le capital, le travail, l’investissement et le financement des solidarités ; une pleine maîtrise des impacts de leur activité sur leur environnement direct, mais aussi sur celui de leurs producteurs, de leurs fournisseurs, de leurs sous-traitants, de leurs clients, de leurs partenaires ; une totale implication dans la juste représentation des populations dans leurs processus décisionnels, de manière à inclure toutes les catégories de la population dans son immense diversité et de créer ainsi les conditions réelles de la coexistence.

Un capitalisme humain

Ces entreprises existent, partout, dans tous les domaines, sur tous les territoires, souvent familiales, souvent enracinées, souvent à taille humaine, souvent seules, rarement représentées ; elles respectent cet adage selon lequel « le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit. »

Il est temps désormais de faire du bruit, de se compter, de se rassembler, et de nous exprimer afin de porter cette réalité d’un entrepreneuriat responsable, un entrepreneuriat qui dépasse le stade des déclarations et des symboles savamment marketés.

Aux côtés des maires, au contact quotidien de la réalité d’un pays en rupture avec son pouvoir central, aux côtés des associations – indispensables agents de la solidarité et de l’action utile –, les entreprises et ceux qui les dirigent ont désormais le devoir de s’emparer de la dimension politique de leur fonction dans la société et d’agir pour poser les bases d’un capitalisme équilibré, précautionneux, utile, solidaire ; en un mot, humain.


Cette tribune a été publiée le 3 juin 2019 sur le site du Monde sous le titre
« L’entreprise doit travailler à l’émergence d’un nouvel équilibre économique, social et démocratique »
ici:https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/06/03/l-entreprise-doit-travailler-a-l-emergence-d-un-nouvel-equilibre-economique-social-et-democratique_5470886_3232.html

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.