La revanche des peuples

À force de pointer du doigt les tweets de Donald Trump, on en oublierait presque qu’il a été élu, à force de moquer les photos de plage de Matteo Salvini, on en oublierait presque qu’il pourrait remporter la majorité absolue aux prochaines élections législatives italiennes, à force de s’indigner de la politique de Victor Orban, on en oublierait quasiment qu’il a remporté toutes les législatives depuis 2010. Le populisme triomphant ne tombe pas du ciel éthéré… ni Trump, ni Bolsonaro, ni Orban ne sont autre chose que la traduction politique d’une opinion désormais majoritaire dans un nombre constamment croissant de pays, une opinion qui s’est forgée non pas aux extrêmes idéologiques comme nous le répétons souvent mais au cœur même de notre modèle et de nos nations, au milieu de nous.

En effet, il existe en France comme dans l’ensemble des démocraties occidentales, une classe sur laquelle toutes les politiques publiques, c’est à dire économiques, réglementaires, sociales et évidemment fiscales se sont abattues depuis la fin des années 70. En France, cette classe regroupe finalement une majorité d’entre nous, salariés, pour la plupart ouvriers, employés ou cadres, provinciale et ancrée, elle représente en quelque sorte le noyau dur de notre nation. Pourtant, loin de cet adjectif, elle est souvent qualifiée de moyenne, qu’il s’agisse de classe ou de Français, elle est une sorte de ventre mou de l’hexagone qui n’en finirait pas d’être au milieu sans jamais être au centre.

D’ailleurs qui a déjà rêvé d’être moyen ? Personne en fait. Être moyen, c’est être quelconque pour finir négligeable. Et c’est bien le sort qui a été réservé à cette France-là… de réformettes en abandons, de fausses avancées en vrais reculs, de promesses en reniements, de faux avantages en vrais sacrifices, c’est finalement toujours sur sa pelouse que les politiques publiques font leurs demi-tours à répétition, écrasant les parterres de géraniums et renversant la niche du chien en s’excusant à peine et en ne se souciant guère de ce peuple éparpillé façon puzzle, loin des centres de décisions et des « sachants ». Entre ces France-là, la fracture n’est pas seulement économique ou sociale, elle est d’abord culturelle car fondée sur un rapport à l’espace, au temps, à la nature, au travail et aux perspectives qui n’ont strictement plus rien de commun.

Cette classe moyenne est laborieuse, sérieuse, respectueuse des feux rouges et des dates limites de règlements, nostalgique parfois, inquiète d’un monde en pleine transformation, joyeuse aussi, rieuse, fière de son pays, fière de sa cuisine, fière de recevoir à la maison, précautionneuse de l’argent, ambitieuse pour ses enfants, prête aux sacrifices pour payer une école, un instrument de musique, une paire de basket ou une prépa… Cette France se contenterait probablement du peu qu’elle a si on le lui laissait… mais voilà, elle est au milieu… éternel dommage collatéral de toutes les politiques.

À la faveur de quelques ouvrages remarqués et parfois remarquables, cette France moyenne connaît une notoriété et surtout un intérêt politique tout neufs… « La France périphérique » est désormais scrutée, analysée, surveillée même… car depuis peu, elle fredonne une drôle de chanson, « ah ça ira… », de la même manière qu’une partie de l’Italie entonne « Bella ciao » et qu’un peu partout sur la planète, des majorités se dégagent des urnes pour élire ceux qui parlent son langage et pour signifier que « ça suffit », que sa coupe est pleine, ou plutôt vide, et que son temps vient, celui de la revanche des peuples.

En effet, c’est une partie de cette France qui a fait jaunir les ronds-points en novembre 2018. Les violences qui ont suivi à Paris et ailleurs ont permis de ranger ce mouvement dans la case des anti-républicains et anarchistes de tout poil qui convergent désormais à chaque mouvement social et qui se sont emparés de cette triste pièce de théâtre jouée en bientôt 40 actes. C’est pratique les cases mais c’est réducteur, car si ces violences et leurs auteurs sont bien réels, ils ne résument pas à eux seuls ni les origines, ni les revendications, ni la dynamique initiale de ce mouvement. Ainsi, la colère qui s’est exprimée cet hiver n’a rien d’un épiphénomène et ce gilet jaune qui trône encore souvent derrière les pare-brises des voitures que l’on croise au Cannet des Maures, à Charleville-Mézières ou à Châteauroux c’est l’étendard de ceux que Paris a toujours ignorés et ce gilet jaune, conçu précisément pour être impossible à ignorer, c’est l’étendard de leur revanche.

Or, ce désir de revanche qui s’exprime dans toutes les démocraties libérales forme désormais une vague puissante sur laquelle surfent opportunément Trump, Bolsonaro, Salvini and co et dessine une toile de plus en plus étendue et structurée. On peut évidemment passer ses journées à condamner, à s’indigner et à dénoncer les faits et gestes de ces dirigeants, mais à quoi bon maudir les symptômes si nous n’avons pas le remède contre la maladie. La responsabilité des démocrates c’est de chercher dans un monde qui bascule, les nouveaux équilibres sociaux, économiques et territoriaux entre les centres et les périphéries pour mettre à jour le modèle où la classe moyenne sera effectivement la classe centrale.

Nous sommes un certain nombre à penser que l’amélioration des indicateurs économiques et sociaux sera inopérante face à une crise désormais existentielle, et que rien n’arrêtera ce processus tant que nous serons incapables de proposer un modèle qui prenne en compte cette demande sociale d’un nouveau partage de la décision et de la ressource. Par ailleurs, tant que nous croirons qu’il suffit de gagner une élection et de lever la tête pour recueillir les solutions providentielles venues en droite ligne des sommets, nous continuerons de nourrir le mal qui nous ronge. La crise est collective, la responsabilité est collective, la solution ne peut être que collective… mais pour cela, encore faut-il que nous soyons rassemblés.

Les modèles de société se bâtissent sur les matins de concorde qui suivent les nuits tragiques de l’Histoire des peuples. Rien n’est évident ou simple face au péril qui ne cesse de croître et il faudra de l’humilité et beaucoup de solidarité pour trouver les équilibres qui permettront de fonder ce nouveau pacte social sans passer par une nouvelle catastrophe et c’est probablement là le plus grand défi qui se dresse devant nous.

 

 

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About Xavier Alberti

Entrepreneur et citoyen engagé. Président de la Transition et membre fondateur de Jamais Sans Elles.