Le juste combat

La laïcité française s’est construite sur une société mono-confessionnelle où finalement la République s’est accommodée de laisser une place singulière à l’église catholique, séparée évidemment mais voisine, coupée de l’État mais au centre de notre mode de vie en société. Ainsi, des jours fériés religieux aux 45000 églises de France, tout nous rappelle que les histoires de la France et de la chrétienté s’entremêlent depuis 1500 ans. C’est ainsi et chacun y avait trouvé son compte, croyant ou pas, piochant dans les églises la dimension cultuelle pour les uns, culturelle pour les autres, faisant de noël une fête chrétienne ou une fête païenne, célébrant Pâques comme la résurrection du Christ ou comme une réunion de famille autour de l’agneau et de quelques chocolats. C’est le propre de la vie en société que d’inventer un espace-temps où chacun vibre selon sa propre sensibilité, sa propre histoire ou sa propre conscience, pour trouver non pas l’homogénéité mais l’harmonie de ceux qui sont capables de vibrer ensemble tout en demeurant différents.

Mais voilà, le propre d’une société c’est aussi d’évoluer, au risque de bousculer les équilibres souvent subtils qui lui permettent de tenir debout. L’abandon de la pratique religieuse dominante, la montée de l’athéisme et l’importation par l’immigration de nouvelles religions, de nouvelles pratiques cultuelles et culturelles ont remis en question cet équilibre jusqu’à créer par moment des spasmes et des crispations qui laissent entrevoir la possibilité d’une fracturation de notre socle commun et donc de la paix sociale nécessaire à la vie en société.

La France n’est plus mono-confessionnelle, et l’islam y a pris une part croissante, active et visible. Une grande partie des Français de confession musulmane a parfaitement intégré sa pratique religieuse à la vie « à la française » pendant que d’autres ont décidé d’afficher leur croyance au travers de pratiques vestimentaires, alimentaires ou cultuelles plus marquées. Rappelons immédiatement que c’est leur droit car la constitution par son préambule donne à chacun de nous la liberté de conscience et celle de vivre sa croyance sans craindre d’être inquiété ou discriminé à cause de cela. Sauf à vouloir changer la nature même de notre République, il est impossible de nier à un citoyen, quelle que soit sa croyance, le droit de l’exprimer tant que cela ne trouble pas l’ordre public, qu’elle ne remet pas en cause la sécurité comme c’est le cas avec le voile intégral, ou que cette manifestation de la foi n’intervient pas dans le cadre d’une mission de service public puisque depuis 1905 et sa célèbre loi, « la République ne reconnait aucun culte » et qu’elle est tenue au travers de ses agents, à une stricte neutralité. C’est ainsi que le port du voile, de la kippa ou de tout autre signe confessionnel visible est strictement interdit à tout agent public. C’est ainsi également qu’il est inapproprié qu’un Ministre, un Premier Ministre ou un Président de la même République puisse se prononcer en faveur ou en défaveur de telle ou telle pratique religieuse dès lors qu’elle se déroule dans l’espace privé ou public et qu’elle n’en trouble pas l’ordre. C’est d’ailleurs exactement ce que dit Emmanuel Macron lorsqu’il affirme que le voile dans l’espace public n’est pas son affaire, non qu’il s’en moque, non qu’il n’ait pas à ce propos un avis personnel, mais qu’il rappelle ainsi que le Président, garant du respect de la constitution et de l’unité nationale, ne peut pas enfreindre ce principe de neutralité.

Cependant, il serait irresponsable de laisser seuls les principes de droit réguler la situation actuelle et d’espérer que le seul rempart laïque permettra d’endiguer la montée du communautarisme. En effet, il s’est développé en France un activisme de certaines branches orthodoxes et politiques de l’islam jusqu’à faire sécession avec la République et jusqu’à assassiner à la Kalashnikov, en camion ou au couteau, des compatriotes au nom d’un islam dévoyé et de l’interprétation paranoïaque et sanguinaire du Coran. À partir de 2012 et jusqu’à ce jour, l’enchainement plus ou moins régulier des attaques perpétrées sur notre sol par ces citoyens français a ouvert un front qui s’apparente à une guerre intérieure et extérieure entre une mouvance fanatique de l’islam et l’Etat, la République et finalement la nation.

Cette guerre demeure totalement déséquilibrée car les rangs des terroristes sont évidemment incomparablement moins fournis que ceux qui les combattent. C’est pourquoi leur seul objectif réside dans la généralisation du conflit entre des communautés que les actions qu’ils conduisent, doivent amener à l’affrontement, verbal d’abord, idéologique ensuite, puis inéluctablement violent. La tactique utilisée par l’ennemi consiste assez simplement à créer les conditions d’un affrontement communautaire généralisé en attisant tout ce que peut diviser puis antagoniser d’un côté les musulmans et de l’autre les non musulmans. Soyons clairs, cette tactique fonctionne parfaitement. Lentement mais sûrement, passés les moments furtifs de concorde nationale, le fossé se creuse et l’antagonisme s’installe.

Ainsi le débat sur le voile et sa présence acceptable ou pas dans l’espace public est non seulement un piège tendu par les islamistes qui veulent nourrir cet affrontement généralisé, mais aussi une aubaine pour la droite nationaliste et réactionnaire qui se nourrit politiquement et électoralement de la perspective de cet affrontement. Au fil des mois et de l’émotion légitime qui s’empare de nous après chaque nouvelle attaque meurtrière, nous voyons des responsables politiques ou des personnalités médiatiques entrer dans cette ronde macabre en cherchant de plus en plus clairement les signes de la radicalisation violente en pointant des pratiques qui ne le sont pas.

Que le port d’un signe religieux ou qu’une pratique religieuse nous plaise ou pas, d’un point de vue culturel, philosophique, politique même, est sans rapport avec le juste combat à mener contre l’islam politique et le risque de fragmentation de notre société.
Le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence se situe sur le terrain de son financement et sur celui de nos relations avec un certain nombre d’États qui agissent en faveur de l’extension de leur modèle idéologique;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence se situe au coeur du renseignement, par la surveillance et les sanctions implacables contre ceux qui portent des discours incompatibles avec les lois de la République;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence passe par la stricte application des lois qui encadrent un certain nombre de pratiques et par exemple par l’éradication du voile intégral qui continue d’être porté par des femmes dans bon nombre de communes, par la stricte interdiction de la polygamie, par l’expulsion des imams radicaux, par la dissolution des associations salafistes, par le refus de financer les écoles confessionnelles, par le fait de systématiquement sanctionner dans l’entreprise le refus de saluer les femmes, etc;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence passe par les classes d’école qui constituent les sanctuaires de la République et où ses principes fondamentaux, la déclaration des droits lHomme et du Citoyen, l’égalité entre les femmes et les hommes, la laïcité, doivent être enseignés, très tôt, comme nous enseignons les mathématiques, l’histoire ou le Français;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence est aujourd’hui porté par de nombreuses associations que nous devons beaucoup plus aider et qui agissent quotidiennement au coeur des quartiers, des villes, des foyers et des lycées où l’absence totale de perspectives, de règles et finalement d’espoir laisse la place aux discours de sécession et de haine;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence appelle une politique de la ville et du logement qui lutte contre la ghettoïsation et ses effets communautaristes;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence implique de reprendre le pouvoir et de réinstaller la République et son autorité sur tous les territoires où elle a abandonné les processus de régulation au banditisme et aux prêcheurs qui s’y adossent;

le juste combat contre l’islam politique et contre la radicalisation qui mène à la violence ne mérite ni raccourci, ni démagogie, ni approximation, ni récupération, il réclame le meilleur de nous, c’est à dire de livrer le juste combat contre le véritable ennemi et non de tirer au hasard en récitant du Drumont et en glorifiant Bugeaud.

Enfin, nous devons refuser de céder à la peur qui nous pousserait à sacrifier l’idéal sur lequel s’est construit notre navire républicain pour finir par naviguer sur le pont piteux d’un canot de sauvetage où le drapeau serait plus grand que la voile.
Dans une société à fleur de peau, dans un pays où le désir d’en découdre est de plus en plus vif, la responsabilité des femmes et des hommes de bonne volonté, des républicains, des démocrates, des humanistes, réside toute entière dans l’effort inverse, celui en faveur du dialogue, de la tempérance, du discernement et de la force de la loi qui protège les droits de chacun tout en imposant à chacun ses devoirs, dans le même effort fervent.

10 réflexions sur “Le juste combat

  1. Impossible de demeurer silencieuse à la lecture de votre article d’une finesse en analyses dignement vraies du savoir vibrer ensemble. Le juste combat passant par le terrain en matière de politique de la ville et du logement est crucial avec l’espoir qu’il ne soit pas trop tard. Les barres hlm aux antennes orientées définissant le comunotarisme ambiant sont toujours vibrantes. Avec l’espoir que notre bateau continue de naviguer avec sa voile en proportion sans jamais se voiler la face sur nos vrais existants. Merci infiniment pour votre partage!

      1. Un autre petit point qui me semble important, celui de l’ économie souterraine . Le communautarisme se nourrit depuis fort longtemps de ce ver virulent dans le fruit. Encore merci pour votre partage qui rassure en pensées liberté voire même communes.

  2. Un peu de sagesse fait du bien de nos jours.
    Un peu de mesure dans l’hystérie ambiante.
    Le juste combat contre l’Islam radical est à mener en parallèle avec le juste combat contre toute ingérence religieuse, quelle qu’elle soit, dans la vie des citoyens de la République, en effet.
    L’islam radical est une ingérence dans la vie des citoyens et (surtout) des citoyennes, comme le sont les mouvements intégristes de la Manif pour Tous, ou l’athéisme militant, entre autres, de nombreux autres…
    Si ce combat est juste, il aura plus de chance d’aboutir à un équilibre…pour un temps, jusqu’au prochain.
    S’il s’accompagne de mesures d’éducation, d’explications, et d’intégration économique et sociale, dans la tolérance, avec patience et compassion, tant mieux.
    L’équilibre entre le respect des pratiques multi-culturelles, des rituels religieux, et la neutralité laïque bienveillante est un défi que l’Etat semble ne pas savoir gérer, peut-être parce que ceux et celles qui le dirigent n’ont pas suffisamment d’expérience du multi-culturalisme.
    Peut-être par clientélisme politique…
    Peut-être parfois aussi parce que ces pratiques nouvelles ne respectent parfois pas les droits et devoirs des citoyen-n-e-s de cette république, et doivent elles aussi accepter de s’adapter à ces droits et devoirs, établis dans les institutions républicaines en réaction aux conflits historiques.
    Les dirigeants français, les médias, et toutes les sphères d’influence, sont encore très peu représentatifs de la France diverse, constamment en évolution.
    Cette France refuse souvent d’accepter qu’elle evolue, et qu’elle l’a toujours fait.
    Ses dirigeants sont trop souvent incapables de comprendre les différences culturelles et cultuelles des citoyens qui la composent.
    Le Jacobinisme a la vie dure.
    Les soubresauts, les spasmes, dont vous parlez, sont inévitables.
    Il faut apprendre à vivre sans dramatiser, en ayant conscience que certain-e-s essayeront toujours de faire des différences leur cheval de bataille pour avancer leurs intérêts. Il faut les dénoncer. Toujours.
    Il faut apprendre à calmer, à dédramatiser, à rencontrer et discuter, plutôt qu’à confronter.
    Il faut apprendre à éduquer pour respecter.
    « La bataille du voile » est une excuse ridicule, un bouc émissaire, pour exclure, stigmatiser. C’est de la politique paresseuse, populiste, clientéliste.
    C’est triste à voir. Triste de voir ces femmes exclues par la république, alors que ce dont elles ont le plus besoin est de pouvoir y trouver leur place, avec ou sans un voile sur la tête.

  3. Merci! Avec un peu plus de lumières et de chaleur humaine, on sortira bien un jour de ces tristes moments enbrumés?
    Il faut y œuvrer en tout cas, pas le choix.

  4. Le fond de l’air pue. Heureusement qu’il y a des hommes comme Xavier Alberti pour prendre de la hauteur et élever le débat sur la laicité, le vivre ensemble et la vraie lutte contre l’Islam radical. Texte le plus intelligent et le plus pertinent sur ce sujet où l’on entend tout et n’importe quoi. A lire absolument et partager après la promotion des appels à la guerre civile de Zemmour sur les chaînes d’infos et les horreurs que l’on peut lire sur les réseaux sociaux qui mènent à l’attentat de Bayonne.

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