La dernière danse

Nous dansons sur un volcan. Au terme d’une décennie où le progrès technologique nous laisse entrevoir le pouvoir des dieux, nous oublions chaque jour un peu plus d’être des humains et d’y cultiver ce qui nous lie les uns aux autres, plutôt que ce qui nous divise toujours plus.

Ainsi, de crises en affrontements, d’envahissements en blocages, d’égoïsmes en incivilités, de corporatisme en communautarisme, nous ne prenons même plus la peine de mimer notre unité. Happés par la dépression d’une société en rupture avec elle-même, nous ne cessons de nous fragmenter en cellules toujours plus isolées, en revendications toujours plus nombreuses et en comportements toujours plus radicaux, nous dirigeant selon le principe d’entropie vers le plus haut degré de désordre.

Or, il n’existe pas de structure sociale qui ne repose sur une cosmogonie c’est à dire sur une vision partagée de l’ordre du monde, y compris pour y arbitrer les conflits d’interprétations et les luttes pour le pouvoir, les territoires ou les ressources.
Longtemps les conflits se sont nourris de camps compacts, constants et identifiés. Ainsi l’Est et l’Ouest, le prolétariat et le patronat, la droite et la gauche ont structuré des territoires idéologiques clairement nommés et des démarcations nettes qui permettaient de maintenir, par la préservation de grands ensembles opposés, le socle minimum qui fonde un modèle de vie en société.

Mais la société de consommation et son extraordinaire capacité à flatter l’individu pour qu’il se réalise à travers elle, a tout fait basculer, et à force de le glorifier, l’individu a gagné la place centrale. De là, boursouflé de sa toute puissance, il a terrassé les modèles de transmission, d’éducation et de structuration politique jusqu’à faire exploser les grands ensembles, mais également les systèmes de solidarité, qu’ils soient sociaux, familiaux ou intergénérationnels, pour donner naissance à une hyper-fragmentation où les combats ne servent plus qu’un seul maitre, le plus petit dénominateur non commun, l’intérêt corporatiste, privé ou individuel.

Dès lors, il n’existe plus ni patronat, ni prolétariat, ni même de droite et de gauche puisque s’opposent à l’intérieur de ces anciennes taxinomies, le patron du CAC 40 et celui de la petite entreprise de province, le chauffeur de bus du Havre et celui de Paris, l’agriculteur des grandes plaines céréalières de la Beauce et le maraicher bio de la Drôme, l’employé de la classe moyenne et celui de la classe modeste, instituant la fracture permanente selon laquelle chacun est le traitre ou le privilégié de quelqu’un d’autre.

Derrière cette hyper-fragmentation se dresse l’impossibilité d’un modèle sans « communs » où la multitude des oppositions engendre l’irréconciliabilité des opinions et où l’enchevêtrement des points de vue anesthésie la réflexion. Il y a tellement d’avis, il y a tellement d’injonction de les donner, il y a tellement de bruit médiatique, que plus rien n’est audible. Au final chacun n’écoute plus que le son de sa propre voix. D’ailleurs, seul compte le volume, le sens lui, n’a plus aucune importance, puisque tout est englouti par le flot toujours plus puissant, toujours plus invasif des buzz incessants.

Ce pourrait être drôle, ce pourrait être le trait saillant d’une époque cacophonique, ce pourrait être un spasme passager, mais ça ne l’est pas. Bien au contraire, c’est un symptôme douloureux et lancinant, le symptôme d’une société malade qui n’est plus capable de proposer de projet commun puisque dans un monde où chacun veut avoir raison seul, il n’est plus jamais possible de bâtir ensemble. Or, se battre, construire, reconstruire, gagner, transformer, perdre, souffrir, se souvenir, pleurer, rire, manger, bref faire ensemble, c’est le seul ciment d’un peuple.

Il en va de notre pays comme de nombreux autres, partout où les vieilles démocraties ne cessent de vaciller sous les tremblements engendrés par les mouvements erratiques d’un modèle qui leur a échappé et qui de campagnes hypnotiques en votes électriques, propulsent aux plus hautes responsabilités les nouveaux maitres hystériques qui se nourrissent de ces déséquilibres. Une fois au pouvoir, ils passent d’ailleurs leur temps à nourrir ces déséquilibres à leur tour et à doper les énergies destructrices par leurs excès et leurs transgressions, de manière à consolider leur position. Et nous, pauvres fous, nous persistons à dénoncer chaque tweet trumpesque, chaque provocation bolsonarienne, chaque outrance erdoganiste, apportant notre sceau d’eau à ces moulins frénétiques.

Dès lors, il y a quelque chose d’irrépressible dans ce vortex qui nous aspire. Pris dans la mécanique irréversible d’une multitude en transe, économique, financière, technologique, consumériste, dataphagique, iconolatre, nous dansons dans une ronde folle et désarticulée où chacun cherche le premier rôle et où tout le monde gonfle la poitrine en répétant « regardez-moi… », puisqu’être vu est le désir ultime d’une multitude qui n’existe plus qu’à travers le nombre de « likes ».

Il y a dans cette époque où l’on se prend soi-même en photo, la mise en abime sans fin de la décadence assumée d’une fin d’ère, où repus de notre propre suffisance, l’orgueil gorgé de lumière crue, la vanité lissée au filtre « Skyline », nous n’en finissons plus de nous donner à voir, dopés par ce désir de reconnaissance à portée de selfie.
Ne nous y trompons pas, ce n’est pas une mode qui tourne mal, ce n’est pas l’excès d’une pratique technologique débridée, ce n’est pas non plus un jeu avec lequel nous expérimentons distraitement de nouveaux horizons, non, ce qui se joue sous nos yeux parle de civilisation et d’Histoire, car ce qui se tient au bout de cette dernière danse, de cette dernière transe, c’est la dislocation des digues qui nous protègent de la guerre.

En effet, à force de paix, nos démocraties ont fini par croire que la paix serait toujours là, sur notre table commune, dans un grand plat offert à tous et qu’il suffisait de s’y servir pour qu’elle nous prodigue ses bienfaits. Mais voilà, la paix aussi se nourrit et nous l’affamons, car « la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice. » (Spinoza)
Sans cette volonté de bienveillance, ce désir quotidien de vivre en paix, sans ce travail sur soi, sans cette attention à l’autre, le conflit s’insinue dans notre mode de vie jusqu’à s’en emparer totalement… et c’est exactement ce que nous vivons aujourd’hui.

Pourtant ce n’est pas inéluctable. Au seuil de cette nouvelle décennie où peut se jouer un choix de civilisation, il existe une ligne de plus grande pente vers la paix, vers la concorde et vers la réconciliation autour de ce qui est le plus important, autour de notre communauté de destin, celle que John Fitzgerald Kennedy résumait ainsi dans son discours du 10 juin 1963: « Ne laissons pas nos divergences nous aveugler. Car, pour finir, notre point commun fondamental, c’est que nous vivons tous sur cette petite planète. Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous l’avenir de nos enfants. Et nous sommes tous mortels. »

Pour emprunter ce chemin, il faudrait être capable de surmonter nos égoïsmes et poursuivre des buts qui nous dépassent en partageant, dans l’action, des projets qui font appel au meilleur de nous. Or le meilleur de nous n’est pas hors de portée, au contraire, il suffit parfois de traverser la rue pour le trouver, d’aller à la rencontre de celui qui est dans le besoin plutôt que d’exiger – droit dans ses certitudes – que ce soit à lui de traverser. Mais comment porter un tel discours pendant que s’allonge quotidiennement la liste des revendications individuelles dopées par des stratégies politiques qui se bâtissent désormais sur nos réflexes les moins nobles.

Dans les Misérables, Victor Hugo nous livre une clé de ce qui forme le destin de l’Humanité:
« Le progrès est le mode de l’Homme. La vie générale du genre humain s’appelle le Progrès ; le pas collectif du genre humain s’appelle le Progrès. Le progrès marche ; il fait le grand voyage humain et terrestre vers le céleste et le divin ; il a ses haltes où il rallie le troupeau attardé ; il a ses stations où il médite ; il a ses nuits où il dort ; et c’est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l’ombre sur l’âme humaine, et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller, le progrès endormi. »

Le pas collectif d’Hugo ce n’est pas la marche au pas, c’est la capacité de respecter le pas de chacun pourvu que l’on sache encore marcher ensemble. C’est pourquoi le jour où nous avons posé comme principe que le progrès était synonyme de réussite personnelle, d’accumulation ou d’accomplissement individuel, nous avons trahi notre modèle de civilisation, nous avons dépossédé les peuples de leur destin et nous avons commencé à déchirer notre contrat social. Le seul progrès humain est collectif et la seule politique qui vaille, le seul projet progressiste, c’est celui qui permettra de bâtir de nouvelles coalitions politiques, économiques, associatives, humaines donc, afin de transcender l’individualisme pour refonder un pacte social fédérateur. Finalement, le seul projet progressiste c’est l’humain et le seul véritable progressisme c’est l’humanisme.

À rebours de toutes les promesses d’opposition, d’affrontement ou de repli, il nous faut travailler sur les contours d’un humanisme agissant, d’un humanisme bâtisseur, d’un humanisme politique. La pente sur laquelle nous ne finissons pas de glisser appelle à entamer le pas de celles et ceux qui ne se résignent jamais. Ce pas, c’est celui de la responsabilité, c’est celui de l’audace et c’est celui de l’engagement, il se nomme sursaut, un sursaut humaniste, voilà « le pas collectif du genre humain », voilà le seul pas pour une autre danse.

4 réflexions sur “La dernière danse

  1. Un humanisme, oui, mais qui lui aussi devrait peut-être se repenser, et se débarrasser de son antropocentrisme trop souvent synonyme de destruction du monde naturel qui nous supporte.

  2. Bonjour
    Je partage sans réserve cette sublime analyse qu’il faut diffuser partout.
    Merci M Alberti
    Belle journée à vous

  3. Lucide, précis, exhaustif. L’analyse est terriblement vraie et pourtant il est bien tard… le renversement exige conversion de soi collectivement pour passer l’épreuve inéluctable et prévisible depuis si longtemps. Qu’avons-nous pour éviter cela ?

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