Retour à l’anormal

« Vivre, c’est transformer l’expérience en conscience ». Cette phrase d’André Malraux prend une résonance particulière alors que les semaines passent, que le confinement s’ancre et qu’il entraine avec lui une transformation profonde de nos organisations, de nos modèles, de nos certitudes.

Pourtant, happés par le vortex d’un cataclysme qui ne dit pas encore son nom, certains cherchent des repères partout et surtout dans le passé, pour s’y accrocher et pour y retrouver le réconfort de leur confort disparu. Ainsi, je suis souvent frappé par le discours de ceux qui espèrent le plus rapidement possible un « retour à la normale », comme si après avoir éteint la lumière de la planète, il suffisait de trouver l’interrupteur pour la rallumer. 

La réalité me semble tout autre. Le sujet ne se résume ni à l’interrupteur, ni même à l’ampoule mais à la nature de l’énergie qui l’alimente. Cette énergie, produite par la circulation planétaire, à très haute fréquence, des capitaux, des marchandises et des êtres humains a disparu. Pourtant, même si l’arrêt de cette circulation énergétique est effectif, nous n’avons pas cessé de vivre. Nous avons recherché et posé les nouveaux procédés d’une vie contrainte par les règles du confinement, lesquelles nous ont recentré sur des unités de lieu restreintes et sur une rythmique temporelle inédite. La contrainte du confinement va disparaitre avec lui, mais la relocalisation que nous avons implémentée a permis la génération d’une nouvelle énergie, moins puissante, moins rapide, moins étendue, mais pourtant bien réelle. Dès lors la question n’est pas de  dessiner un éventuel « monde d’après » mais de savoir si nous sortirons personnellement transformés de cette période, et si cette transformation impactera nos modèles d’organisations sociales, économiques et politiques.

Je crois profondément que le défi qui nous attend ne réside pas dans la recherche de l’énergie perdue mais dans la construction du modèle vertueux qui pourrait nourrir et se nourrir de cette énergie nouvelle, par une gestion plus rationnelle de la circulation des marchandises, des capitaux et des êtres humains, par une reconnaissance sociale et financière plus juste des fonctions et des métiers essentiels, par le recentrage des moyens de l’Etat sur les fonctions fondamentales que sont l’éducation, le soin, l’alimentation et la protection et par une politique de déconcentration administrative et territoriale susceptible de mettre à jour un modèle démocratique moins vertical et plus agile.

Nous sommes un certain nombre à penser qu’un retour à la normale serait surtout « un retour à l’anormal » et que la catastrophe que représente la pandémie du Covid-19 est un voyage sans retour qui nous appelle à rénover nos pratiques et à trouver de nouveaux équilibres. Si nous partons de ce recentrage pour bâtir le modèle qui y correspond, nous pourrons peut-être retrouver la prospérité sans ses excès, en revanche, si nous cherchons à retrouver le modèle basé sur une croissance infinie dans un monde qui ne l’est pas, nous subirons son effondrement social et politique.

Le monde nous donne un temps et une raison de nous arrêter d’empiler les certitudes et les rafistolages, pour penser notre avenir et notre modèle de société. Nous pouvons lui tourner le dos et reprendre notre course frénétique à la recherche du monde d’hier et de ce que nous y aurions perdu, ou alors, nous pouvons prendre ce temps, non pour espérer un « monde d’après » fantasmé mais pour bâtir le monde que nous voulons aujourd’hui.

 

 

Crédits photo : Valerie Pirri

9 réflexions sur “Retour à l’anormal

  1. Pour cela il faudrait que le #BonSens soit bien plus partagé aujourd’hui. Si je doute de plus en plus d’un #mondedaprès idéalisé, il est par contre fort à parier que le monde d’avant tentera par tous les moyens de résister. Ce qui a changé, ce que cette période inédite nous dit, c’est que plus rien n’est impossible ! L’espoir est permis. Faisons entendre nos voix. La crise qui va s’en suivre pourrait soit nous plonger dans les abîmes soit nous procurer cette opportunité de disruption.

    1. Vieillir est un destin qui nous concerne Tous. Mourir Aussi. Serons-nous à la Hauteur de nos espérances? Saurons-nous transmettre les bonnes valeurs de Vie aux générations futures ?

  2. « Je » le sujet est lâché. Je ne sais pas si le nouveau monde(2050) sera visible à mes yeux. C’est possible! et vous? Serons-nous toujours 7milliards d’humanoïdes sur notre petite « orange » toute ronde? La vision de notre futur version Monsieur Jeff Bezos qui est de « ma » génération….sera-t-elle la même que celle de l’abbé Pierre en 1954 (pas encore née) ….Généreuse et Ouverte à la souffrance et à la misère.En souffrance, un « retour dans le futur » d’hier de Victor Hugo me semble nécessaire. Le premier Mai 2020 sera-t-il dans trente ans le repos des robots? Merci pour vos pensées qui animent. Prenez bien soin de vous aussi. À bientôt?

    1. Désolée de devoir vous contredire mais à l’instant T la transformation individuelle n’est plus à la page. Une volonté Politique Unie. Une Aspiration Spirituelle Idem…….

  3. L’un n’empêche pas l’autre à mes yeux. Mais si nous ne changeons pas d’attitude et de comportement, et que nous attendons encore une fois une solution politique, nous n’avons rien compris. La maladie typiquement française “c’est la faute des autres “ est une vraie challenge dans cette situation.

    1. La toute simple réalité !
      Je fais et comme nous le démontre le virus j’impacte X personnes autour de moi.

  4. Je vous remercie pour cette vision éclairante de notre vie d’après. Comme vous, je ne crois plus à un monde d’après idéalisé selon des certitudes d’avant. Nous devons réfléchir et construire avec la volonté de ne pas tout jeter de ce que cette société à produit de bénéfique pour les peuples. Mais au contraire s’appuyer ce qui à marché pour le reconstruire différemment avec les préoccupations plus sociales et plus environemantales.

Laisser un commentaire