Appele de Cos

Je ne sais pas

Il y a une phrase qui semble désormais si peu utilisée, si peu audible, si peu possible même, qu’elle résonne toujours comme une incongruité dès lors qu’on l’entend surgir pendant une interview ou au cours d’une conversation. C’est une phrase qui ne présente aucune difficulté, une phrase, pour tout dire, assez banale. Pourtant, elle est indispensable pour pouvoir aborder bon nombre de sujets dans un monde qui a érigé la complexité en art majeur et qui s’avére d’un grand secours dans nos vies aux impératifs omniscients. Cette phrase simple et claire, n’est pourtant pas définitive, seulement immédiatement sincère, parfaitement juste, précisément honnête, l’exacte réponse à toutes ces questions auxquelles répond notre orgueil en forme de certitude au lieu de laisser la place à « l’esprit fécond du doute » et à sa forme la plus accessible, la plus lapidaire, en quatre mots:

« Je ne sais pas ».

Cette phrase n’appelle ni explications, ni justifications, ni même d’excuses, car elle est un aveu qui devrait sonner comme une marque de politesse de l’esprit, une inclinaison de la tête qui admettrait parfois, que oui, définitivement, nous sommes tous et chacun, inachevés, incomplets, imparfaits, ignorants. Nous ne savons pas tout, nous ne pouvons tout savoir, et même, nous sommes la plupart du temps incultes et c’est inéluctable. Pourtant, nous préférons répondre, parler haut et fort, ne jamais laisser aucun doute sur notre capacité à avoir une opinion sur tout, tout le temps, pour finir par devenir malhonnêtes lorsque nous feignons de savoir, de connaitre ou de reconnaitre ce que nous ignorons. Sans doute imaginons-nous que, dans nos sociétés où la quasi-totalité du savoir humain se trouve embarquée dans les smartphones qui prolongent nos mains, cette connaissance nous est désormais acquise et qu’il suffit d’avoir lu dix lignes de présentation d’Hannah Arendt sur Wikipedia pour pouvoir valablement parler de la banalité du mal et du totalitarisme, d’avoir écouté un podcast radio pour maitriser les implications bénéfiques ou néfastes de la 5G ou qu’il suffit d’avoir regardé une video sur Youtube pour disserter avec autorité sur l’évolution certaine d’une pandémie.

À ce titre, la crise que nous traversons est un formidable révélateur de notre incapacité à avouer nos lacunes, à affronter nos insuffisances et à concéder devant un phénomène aussi inattendu, brutal et complexe, que nous ne savons rien de plus que ce que nous sommes capables de constater a posteriori. Ainsi, la prudente mise en perspective de nos très partielles connaissances, aurait pu nous éviter de décréter que « le coronavirus tuera moins que les accidents de trottinette », que « le virus disparaitra avec les beaux jours » ou que « les masques ne servent à rien tant qu’on n’est pas malades »… et tout cela face caméra, car dans la société du spectacle, le pire n’est pas de confondre une opinion avec une connaissance, le comble n’est pas de raconter le faux en le tenant pour vrai mais de le filmer pour pouvoir le dire au plus grand nombre, le nombre justement, validant à lui seul, la légitimité de l’émetteur en le mesurant à l’aune de ce qui qualifie dorénavant tout et n’importe qui, la notoriété, fut-elle, comme c’est désormais souvent le cas, fugitive.

La véritable ignorance c’est celle qui nous amène à parler de ce que l’on ne connait pas, par orgueil, pour répondre à cette minuscule et pourtant si puissante voix intérieure qui répète « moi je sais », « moi je sais », « écoutez moi », moi, moi, moi ! Dans le vacarme permanent de l’hyper-communication, il n’existe plus de place pour ceux qui se taisent, pour ceux qui écoutent, pour ceux qui questionnent et qui doutent. Le seul moyen de se faire entendre, c’est de parler fort, de parler gras, de parler cash, de parler vite, d’asséner, de transgresser, de choquer. Les réseaux sociaux et les chaines d’info ayant aboli le temps nécessaire à une communication raisonnée, chacun peut désormais parler à tout le monde, instantanément, dans une sorte de course permanente à la réaction, à l’indignation, à la condamnation ou même à la condoléance. Ainsi, chaque mort plus ou moins célèbre donne lieu à des torrents d’hommages, non pas que nous soyons forcément émus par la disparition de telle ou telle personnalité, mais parce qu’il faut en dire quelque chose, parce que dans une époque où le silence est suspect, donner un avis nous qualifie et donner une opinion nous définit. Nous ne parlons plus, nous sommes parlés.

Cet insatiable appétit de « dire » fait probablement écho à l’injonction individualiste qui nous pousse à être « plus » et « mieux », pour être reconnu. Cette maladie de l’égo hypertrophié n’est cependant pas nouvelle, même si elle dispose désormais de moyens exorbitants pour s’étendre partout et tout le temps et pour satisfaire notre quête permanente de dopamine. En effet, l’on peut remonter au 4ème siècle avant Jésus Christ pour en trouver une très belle illustration. Ainsi, Pline l’ancien raconte qu’un jour, un cordonnier critiqua la façon dont le célèbre Apelle de Cos avait peint une sandale. Le peintre rectifia donc son dessin. Encouragé, le cordonnier fit de nouvelles critiques sur le reste de l’oeuvre en question, si bien qu’Apelle de Cos lui lança cette formule « Ne supra crepidam sutor iudicaret, c’est à dire « Que le cordonnier ne juge pas au-delà de la sandale« . Cette formule nous est restée sous la forme du mot « Ultracrépidarianisme » qui désigne l’art de parler de ce que l’on ne connait pas et qui a été récemment explicité dans une vidéo par Etienne Klein. Serions-nous donc tous devenus ultracrépidarianistes ? C’est possible. Et dès lors, existe-t-il un remède ?

Le fait est qu’il y a dans la sentence d’Apelle de Cos une clé de lecture qui nous appelle non seulement à ne parler que de ce que l’on connait mais également à ne parler que de ce que l’on sait faire, qu’il s’agisse de sandales, de médecine ou de maraîchage… et c’est peut-être cela le remède, l’action, c’est à dire « l’épreuve », car au final, s’il est indispensable d’oser agir sans toujours savoir, ne serait-ce que pour expérimenter, se tromper, corriger, et finalement apprendre, on ne devrait en revanche jamais prétendre savoir sans avoir fait. Aucun champ n’échappe à cette règle, pas même la politique, domaine dans lequel nous confondons de plus en plus le savoir technique et la connaissance pratique, portant aux plus hautes fonctions des gens exceptionnels qui savent tout mais qui ne comprennent rien, à commencer par leur propre peuple.

C’est par l’action que se bâtit l’autorité qui fonde la légitimité, c’est par le travail, par le passage au tamis de nos certitudes, par la lente et laborieuse mise à l’épreuve de la parole facile, que nous pouvons transformer les opinions en connaissance, et c’est l’exact opposé de ce dont se nourrit notre époque, c’est à dire d’opinions statiques, improductives, voire même destructrices à force d’être inopposables, à force de certitudes et de l’absence de cette phrase si difficile à prononcer, « je ne sais pas »… C’est pourquoi, il serait sage que nous redonnions à cet aveu, toute sa noble dimension pour reconnaître à celui qui le prononce, non seulement qu’il est sage, mais aussi qu’il est dans son droit, sa force et son intégrité, que l’ignorance est un état originel mais non définitif, et qu’il est plus naturel de s’y trouver que de ne jamais s’y sentir.

9 réflexions sur “Je ne sais pas

  1. Pourtant nous savions, mais ne voulions pas le savoir…nous le voyions mais ne voulions pas le voir…scotomiser par nos certitudes nous refusons ce regard ailleurs qui aurait pu nous sauver…

  2. Je ne sais pas si répondre à votre analyse si riche et si complète ne me fera pas glisser vers un « ultracrépidarianisme » certain. Mot que je découvre presque aussi long que le mot le plus long anticonstitutionnellement. C’est pourtant si joyeux de dire dans l’échange « je ne sais pas » Un enfant est toujours heureux d’entendre un adulte lui dire ces mots là et à chercher avec lui: Ensemble. Certains adultes arrivent à répondre à un enfant: je ne savais, tu me l’apprends…mais c’est très rare. L’exigence du savoir en matière des savoirs manque cruellement de légèreté et de simplicité à tous les niveaux de la transmission. L’éducation en étant la fondation principale. Merci pour votre passionnant partage…..

  3. Merci de rappeler l’importance du « je ne sais pas ».
    Je ne sais pas pourquoi l’admettre, même pas l’admettre en fait, juste Le dire, déchire toujours la bouche des pontes…? Peut-être parce qu’ils ont été trop mal éduqués? 😉
    A notre époque ultra wikipédiée, on devrait pourtant pouvoir reconnaître ne pas être des encyclopédies, c’est bien pour cela qu’elles sont en ligne, à portée de clic.
    Autrefois, Monsieur Jesaistout, car il s’agissait le plus souvent d’un monsieur, asseyait ainsi l’autorité qu’il lui croyait due, et de fait, elle s’asseyait toute seule une fois ses assertions pontifiantes bien acceptée par une audience docilement acquise.
    Aujourd’hui l’autorité, comme vous le notez bien, est plus souvent méritée, mais malheureusement parfois encore usurpée par des autoritaires de carrière….
    Quand elle est méritée, elle s’établit par le respect, gagnée grâce au travail, à l’exemple donné, et au « je ne sais pas mais apprenons ensemble ».
    Heureusement pour moi, j’ai le plus souvent été éduquée par des Monsieurs et Dames Jenesaispas que par ceux que j’observais en ricanant….mais 68 était passé par là et les pontes osaient un peu moins pontifier.

    1. Merci à vous.
      Excusez les fautes grammaticales, j’en vois 2 ou 3 …pas fière de moi 🙁
      Toujours se relire avant d’envoyer…

  4. Belle tribune ! Un des remèdes est aussi le collectif. J’ai participé à une très belle expérience nommée Le Grand Bazar des Savoirs à Paris au mois de septembre: 70 passionnés sont venus parler en toute humilité de leurs passions, de leurs parcours, d’un thème particulier qui leur tient à coeur. Si l’on y réfléchit bien, chaque discours ou presque aurait pu commencer par un « je ne sais pas ». Par exemple, « je ne sais pas comment m’insérer dans les apprentissages de l’école alors que j’ai 14 ans » d’une jeune femme devenue depuis céramiste. Et chaque auditeur a pu repartir en pensant « Je ne savais pas… », par exemple « que ces petites plantes sauvages que je croise au coin de la rue avaient autant à dire »

  5. Je viens de vous découvrir sur Twitter, et je continuerai á lire vos intéressants articles. J aimerais savoir de qui est le tableau choisi (remarquablement) pour illustrer ce “Je ne sais pas”. Merci.

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