Le temps d'écrire

Vivre et laisser mourir ?

Puisque la Covid tue très majoritairement des personnes âgées de 80 ans, était-il nécessaire de confiner toute la société et mettre à l’arrêt notre économie, au risque de créer les conditions d’une crise qui aura des conséquences pires que le mal combattu ? Voilà la question qui a commencé à naître dans certains salons et sur certains plateaux, depuis quelques semaines. Puis, dès lors la question posée et finalement acceptée par l’opinion publique, et face à la reprise épidémique qui, après un été de cigales, engendre de nouvelles restrictions, une possibilité commence à être évoquée: « Laisser mourir les vieux pour laisser vivre les jeunes… » Cette petite musique s’est insinuée progressivement dans notre pays pour finalement s’installer comme s’il s’agissait d’une opinion comme une autre, une opinion sur laquelle on peut disserter librement entre la poire et le fromage. Cette musique jouée avec plus ou moins de talent, de justesse ou de volume par des auteurs, des intellectuels, des artistes, des chefs d’entreprises et même des médecins, n’est pas une musique comme les autres, c’est un requiem, une messe pour les morts, la musique triste de l’enterrement de notre idéal et de nos valeurs.

En effet, que reste-t-il de notre modèle de société, de nos fondations républicaines et finalement de notre humanité si nous sommes capables de disserter sur la valeur relative d’une vie et sur la possibilité de laisser mourir nos parents et nos grands-parents, non pour sauver des jeunes, mais pour leur permettre de vivre mieux, de travailler, de gagner de l’argent, de voyager, de sortir ?
Quand, où et par quel insupportable raisonnement, a-t-on décidé que cette question était acceptable, envisageable, honorable ? Et par ailleurs, quelles valeurs voudrions-nous transmettre à des enfants à qui on expliquerait que leurs aïeux sont morts pour sauver leurs diplômes, leurs loisirs ou leurs emplois ?

Notre civilisation est bâtie sur des règles immuables, souvent non écrites, dont nous avons souvent oublié les origines, mais que nous devrions respecter en toute circonstance, car elles balisent l’honneur d’être humain, un honneur qui ne sert qu’une fois. « Honore tes parents » nous enseigne justement l’une d’entre elles. Que l’on ait lu ou pas l’Exode, que l’on croit ou pas en Dieu, cette loi transcende nos croyances, nos opinions ou nos origines… en tout cas le devrait-elle. Par ailleurs, cette règle en fonde une autre selon laquelle les parents prennent soins de leurs enfants avant qu’un jour les enfants ne prennent soin de leurs parents. Rompre cette promesse, c’est tourner le dos à ce qui nous constitue; non pas l’instinct, non pas l’animal, non pas la bête en nous, mais l’humanité bien sûr, l’éthique et la culture.

Ou alors, arrêtons nos palabres, nos discours subtils et nos belles déclarations, « arrêtons tout » et regardons nous dans une glace, regardons nous en face et admettons que nous sommes simplement des barbares, des barbares connectés, des barbares sophistiqués, des barbares performants, mais des barbares quand même. Car une société où l’on admettrait de pouvoir sacrifier des vies, quelles qu’elles soient, pour sauver des emplois, ne mériteraient plus sa place dans la civilisation et serait vouée à disparaitre dans les ténèbres qu’elle aurait nourries.

« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. » écrit Pagnol en concluant « le chateau de ma mère ». Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants, non, car les enfants s’en rendront compte bien assez vite, de la même manière qu’ils apprendront que nos vies sont jalonnées de creux et de reliefs, de joies et de peines, de victoires et d’échecs, d’embellies et de crises… ils les affronteront, ils trouveront des solutions, ils continueront à avancer, à bâtir et à inventer et ils le feront d’autant plus fièrement qu’ils n’auront pas à piétiner les tombes de leurs aïeux et à entériner le sacrifice de nos valeurs.

Non, je ne suis pas prêt à sacrifier mes parents sur l’autel de la croissance, de la relance ou du remboursement de la dette, ou même pour permettre à mes enfants d’avoir une vie plus facile. Je ne suis même pas prêt à en discuter. Si cette crise a une vertu ce sera peut-être de nous obliger à choisir entre deux modèles, celui qui dirige le monde aujourd’hui et où nous sommes au service de la création de valeur ou celui où la création de valeur sera mise au service de nos vies, de la vie des gens. Dans le premier, il suffit de choisir lâchement le sacrifice des « improductifs » au nom de la soumission à la raison économique, dans le deuxième, nous devrons inventer de nouvelles solidarités et sacrifier la raison économique à l’éthique et à ces valeurs qui nous tiennent debout, c’est à dire à ce qui fonde l’humanisme et qui est justement gravé aux frontons de nos écoles. Ce dernier mot qui vient ponctuer le triptyque républicain nous rappelle qu’au delà de nos droits, nous avons un devoir, un devoir de soin, un devoir de bienveillance, un devoir de protection des plus faibles… ce devoir se nomme Fraternité.