Marianne Masquée

La vie à moitié

Une moitié d’année, une moitié d’été, une moitié de journée, une moitié de chiffre d’affaires, une moitié de semaine au bureau, une moitié de visites aux grands-parents, une moitié d’activité, une moitié de rencontres… Le coronavirus a dévoré les entreprises, l’année scolaire , les diplômes, les loisirs, les vacances, les associations, les voyages, les dîners, les conventions, les fêtes de familles, bref, la Covid-19 a dévoré nos vies. C’est une caractéristique de ce virus, en plus de détruire les tissus pulmonaires, que de saccager les tissus économiques et sociaux pour finir par nous enfermer chez nous, en résidence surveillée, sous contrôle mais sans perspectives, sous contrainte et sans rien apercevoir au bout du tunnel de la longue et permanente chronique des cataclysmes annoncés. Derrière cet isolement forcé, derrière cette solitude par décret, croît un mal profond, insidieux et malfaisant, nourri de peine, d’isolement et de perte de repères; il ronge les liens, les êtres, et les précipite vers ce gouffre qu’on nomme dépression, ce mal du siècle, cette douleur de l’âme qui anéantit tout, autour et en vous.

C’est particulièrement sensible dans un pays comme la France où les contacts sociaux, souvent physiques, les rites amicaux et familiaux, donnent une respiration à notre édifice global. Le virus nous a amputé d’un membre que l’on ne voit pas mais qui nous sert quotidiennement, le membre social, le membre amical, le membre convivial, celui que Brillat-Savarin désigna jadis comme « le goût des réunions joyeuses et des festins, le plaisir de vivre ensemble ». Ce pourrait être anecdotique, ce pourrait être une parenthèse, ce pourrait être une expérience qui ne laissera aucune trace, mais jour après jour, quelque-chose de plus profond se dessine derrière les accolades que l’on ne fait plus, les mains que l’on ne tend plus, les visages que l’on ne voit plus, les baisers que l’on ne donne plus. Il y a derrière cette distance qui nous protège les uns des autres, une méfiance qui nous éloigne des uns et des autres.

L’expérience transforme inéluctablement l’humain parce que la mémoire structure l’esprit comme elle marque le corps, irréversiblement. Dès lors, il sera impossible d’effacer le pli de ces nouvelles habitudes, de ces gestes qui deviennent réflexes, de ces prudences qui deviennent semences, de la main qui cherche le masque, du coude qui appuie sur le bouton de l’ascenseur, du signe de la tête qui remplace la poignée de mains, et de ce mètre cinquante que l’on conserve presque parfaitement quand on parle à l’autre, moins longtemps, moins pleinement, « moins vraiment ». D’ailleurs, qu’est-ce que « se parler » quand on ne voit plus qu’une moitié de visage et quand on ne sait pas si les yeux qui se plissent au dessus de ce masque dessinent un sourire ou bien une grimace.

Il y a dans ce virus et dans les moyens de le combattre, un défi lancé aux Français et à tout ce qui participe à nous définir en tant que peuple, en tant que culture, en tant que communauté. La dissimulation du visage dans un pays où cela est interdit; la distanciation physique dans une société où l’on s’embrasse au moins deux fois par jour; la fermeture des restaurants sur les terres de la plus haute et ancienne gastronomie; la fermeture des bars qui forment avec les écoles, les mairies et les églises, la quadrature de nos villages; la fermeture des musées et des monuments les plus fréquentés du monde; l’interdiction des fêtes familiales ou amicales dans un pays qui a érigé la commensalité en rite sacré. Tout dans ce virus agresse notre façon d’être au monde, d’être dans le monde, comme nous y déambulons depuis des siècles, « ni Gaulois, ni Francs, ni Burgondes, mais tout cela », c’est à dire excessifs, aimants, gourmands, arrogants et indisciplinés. Tout dans le combat contre cette maladie met à l’épreuve notre raison d’être, en nous amputant d’une moitié de nous.

Le jour où nous pourrons reconquérir cette moitié perdue, cette part manquante de nos visages, de nos peines et de nos joies partagées, le jour où nous pourrons enfin reprendre le cours de nos vies, parce que ce jour viendra, il faudra penser, non à rattraper le temps perdu en nous abandonnant seulement aux excès qui nous caractérisent, mais à patiemment retisser ces liens précieux, tous ces liens que le virus aura distendus jusqu’à les laisser trainer par terre, piétinés par nos impératifs, nos « essentiels », nos décrets et nos responsabilités. Quand je dis qu’il faudra y penser, je veux dire, vraiment y penser, c’est à dire peser chacun de ces gestes oubliés, soupeser chacune de ces minutes perdues, chacun de ces sourires manqués, de ces anniversaires enjambés, de ces diners annulés, de ces adieux ratés, et recommencer à les vivre pleinement… Car en réalité on ne devrait jamais tendre la main à l’autre sans y prêter vraiment attention, de la même manière qu’on ne devrait jamais demander à qui que ce soit, « comment vas-tu », sans s’intéresser sincèrement à la réponse.

Il y aura un plan pour le déconfinement, un plan pour la relance, un plan pour la pauvreté, un plan pour le tourisme, un plan pour la culture, un plan pour l’emploi, un plan pour la vaccination et c’est évidemment nécessaire. Mais, pour reprendre le cours de nos vies entières, il n’y aura aucun plan. Il n’y aura que nous et simplement notre jugement pour ne pas foncer tête baissée vers le premier rayon de magasin, le premier aéroport, le premier « Moi Je », il n’y aura aucune barrière, aucun avertissement, juste l’attention que nous voudrons bien porter aux autres, non pour nous en protéger mais pour nous retrouver et pour « sauver » – peu-être – ceux qui auront contemplé le gouffre de trop près. Dans la frénésie de la reprise de la vie, ce ne sera pas simple, ce ne sera pas automatique, ce ne sera pas évident mais ce sera un chemin. Pensons-y dès maintenant, pensons-y humblement, en souriant un peu de la perspective de retrouver toute la liberté que la santé nous méritera de nouveau. Pensons-y aussi pour ne pas perdre de vue ce point sur l’horizon, et pour chercher comment, où et pourquoi nous voulons nous retrouver, entiers.

4 réflexions sur “La vie à moitié

  1. Peut-on être sûr que la vie reprendra « comme avant » ? Et si elle reprend comme avant, peut-on être sûr que nous aurons appris suffisamment de cette période et que nous n’oublierons pas aussi vite que ce virus est apparu, le goût pour l’humilité, la solidarité, la fraternité ? Aurons-nous tirer toutes les leçons de la défiance toujours plus grande envers les « sachants », veritable poison pour nos sociétés ? La liste de questionnement est longue, le doute n’a jamais été aussi omniprésent. Je sais que #JeNeSaisPas.

  2. Cette période que nous vivons ne durera pas. Trois ou quatre années encore, au plus.
    Nous aurons pris le temps de nous concentrer sur l’essentiel, de reconnaître ce qu’il est, de nous passer du superflu.
    Beaucoup de ces accolades et réunions joyeuses n’étaient ni sincères ni nécessaires.
    Beaucoup de notre méfiance envers les autres restera, permettant un temps de pause et de réflexion avant de le perdre dans des embrassades et autre joyeuseries qui nous saoulaient.
    Ce que je vous décris là est le monde d’une introvertie obligée bien trop souvent d’accepter les règles dominantes d’un monde d’extravertis….chacun son tour, en somme 😉
    L’économie sera malade encore un temps, plus long sans doute, et avec elle tous ces travailleurs qui auront eu du mal à rester solvables, c’est à eux que je pense le plus, ceux qu’il faudra beaucoup mieux soutenir quand ils auront perdu leurs moyens et leur goût de vivre.
    Et tous les solitaires auxquels la solitude pèse. Eux aussi ont besoin de beaucoup plus de soutien, de liens refaits, d’endroits où se poser devant ces autres qui les aident à vivre.
    Les petits gestes quotidiens appris pour se protéger et protéger les autres seront vite désappris, je n’en doute pas.
    Quant à ceux que nous avons appris pour re-créer ces vrais liens avec les solitaires, auxquels nous avons plus pensé parce que nous aussi, du coup, on l’était devenu….ceux-là risquent la dilution dans le brouhaha retrouvé.
    Et ce serait bien dommage.

  3. Puisse cette épreuve, une fois passée, nous permettre de nous recentrer sur les vraies valeurs éducatives de respect et d’altruisme, quel que soit l’âge et quelle que soit la position sociale !

Laisser un commentaire