Le goût de la victoire

La crise de la Covid-19 est par bien de ses aspects une fonction exponentielle de l’évolution de nos crises, mais aussi de nos transitions, de nos transformations et de nos comportements, vertueux ou néfastes. Ainsi cette crise a-t-elle accentué un penchant très français pour la remise en question permanente et la primauté de la critique. Cela a été vrai dans toutes les phases de la gestion de l’épidémie, si bien qu’en dehors de l’application qui portait ce nom, on se demande bien si nous avons été vraiment #TousAntiCovid.

Le dernier épisode a concerné la stratégie vaccinale de la France qui s’est heurtée à une large vague de critiques à propos de son rythme et de sa prudence, voire de sa lenteur. Cet énième exercice de contestation et de reproches est peut-être justifié, peut-être injuste et seul l’avenir nous dira si les pouvoirs publics sont de bons organisateurs vaccinaux. Cependant, cet épisode révèle quelque-chose de plus profond et peut-être de plus éclairant sur notre pays, le mode de fonctionnement de nos sociétés et la façon dont les pouvoirs publics en général gèrent une opinion qu’ils pensent systématiquement antagoniste.

En effet, il y a dans le son strident de la critique permanente, un effet déformant de la réalité de l’état de notre société mais aussi un impact néfaste sur la pratique politique qui obère l’efficacité de son action en prenant comme principe de caler son rythme et son ton sur la partie de l’opinion la plus opposée à la stratégie retenue. C’est ainsi qu’il y a eu dans la stratégie vaccinale définie, une volonté de ne pas heurter les « anti vaccins » et de convaincre leurs sympathisants plutôt que de s’appuyer sur les « pro vaccins » pour créer les conditions d’une dynamique vaccinale qui était susceptible de faire basculer les récalcitrants, mais aussi de créer une cohésion nationale, un élan contre le virus, une alliance autour d’un projet, battre le virus, ensemble. Mais au lieu de ça, nous avons eu la foire d’empoigne, chacun tentant de tirer les bénéfices politiques, immédiats ou futurs, dans son agenda électoral. Certains verront dans cet exercice qui consiste à critiquer systématiquement chaque mesure gouvernementale, un signe de la vitalité de notre démocratie, j’y vois pour ma part les raideurs cadavériques d’un processus politique en phase terminale. À ce titre, celles et ceux qui passent leur temps à courir les plateaux télé pour chercher et pointer les responsabilités des autres devront un jour répondre des leurs, car il y a une différence entre l’opposition qui oeuvre à l’édification d’une meilleure réponse, et celle qui fomente l’échec pour en tirer profit.

Nous pourrions croire qu’il y a dans cette inclinaison à toujours prendre en compte les plus opposants, une vertu et une clé pour réussir à entrainer tout un pays dans des dynamiques créatrices de résultats et de confiance. Mais c’est généralement faux et surtout contre-productif.
Il y a dans toute organisation sociale, quelle que soit sa taille, une répartition toujours plus ou moins équivalente entre les opposants et les alliés à cette organisation, à ses décisions et à son action. Ces deux extrémités se neutralisent en nombre bien que les opposants soient invariablement plus bruyants que les alliés. Nous vivons d’ailleurs une époque de la prime aux opposants puisque le volume sonore est devenu un marqueur de conviction, que le coup de gueule est une marque de sincérité, que le cri de colère est synonyme de vérité et que finalement ceux qui se font entendre pour dire que tout va mal prennent toute la place, et en particulier la place médiatique. C’est ainsi et c’est un signe de l’état de notre pays dans lequel la culture de l’indignation et de la condamnation s’est développée avec la société du jugement permanent.

C’est par l’instrumentalisation et la mise en scène de cette rivalité entre toutes ces colères feintes ou réelles, que la politique devient un spectacle qui se joue désormais en continu dans « les étranges lucarnes », dans les studios de radio, dans les fils des réseaux sociaux, sur tous les plateaux où l’on organise sans cesse des débats, mais aussi dans les hémicycles de la République, filmés et retransmis en permanence sur tous nos écrans. À ce titre, les questions au gouvernement sont probablement la manifestation la plus aboutie de cette immense fausse joute où des ministres exaltés déclament avec emphase des réponses préparées à des questions qui sont en fait des tirades et qui serviront le moment venu au député à se faire valoir auprès de son public de circonscription.

Car, dans ce spectacle qui n’a finalement rien de drôle et surtout rien de vertueux, « le peuple est devenu public » pour reprendre les mots de Jean Baudrillard, et la politique un spectacle où l’audimat, mesuré jour après jour, sert finalement de guide à toutes les décisions. Or la vraie politique, celle qui participe à l’Histoire et à l’édification d’un modèle de civilisation, ne devrait pas suivre l’opinion, mais la faire, non en la contraignant mais en la suscitant, en la stimulant par son action.

En effet, entre les deux extrémités que forment les opposants et les alliés, se tient la majorité, calme et souvent indifférente aux péripéties de la vie publique car accaparée par la vie quotidienne et qui peine à s’intéresser à ce jeu d’acteurs agités, à leurs répliques convenues et à ce scénario mille fois rabâché. Cette majorité, présentée souvent comme dépolitisée, n’est pas une masse uniforme et constante, mais un périmètre de notre population dont les frontières et les contours bougent au grès des époques, des sujets et évidemment des influences, c’est à dire du bruit dominant.

Le Président Pompidou la nomma pour la première fois dans les années 70, « majorité silencieuse ». Pour silencieuse qu’elle soit, elle n’est pas sourde, et elle demeure décisive, car c’est elle qui fait et défait une élection. C’est elle qui bascule d’un côté ou de l’autre de l’humeur sociale. C’est elle qui donne à une femme, un homme, une idée, une oeuvre, la résonance qui lui permet d’entrer dans la lumière de son temps.

C’est à elle et pour elle que la politique devrait immanquablement penser, agir et s’adresser, non comme à des électeurs, non comme à des enfants, non comme à des obligés, non comme à un public, mais comme à un partenaire. Aucune stratégie ne devrait s’arrêter à convaincre ses opposants mais au contraire à travailler avec ses alliés, pour s’adresser aux majorités silencieuses et pour essayer de raviver cette flamme qui pousse un peuple à se dépasser. Mais voilà, dans l’immense brouhaha qui agite nos démocraties, il n’y a plus de place que pour la controverse imbécile, inutile et finalement infertile. Nous sommes tous happés par cette attitude infantile de vouloir donner notre avis sur tout. Attisé par la frénésie de la tweet-line, notre appétit de dire est devenu insatiable et c’est ainsi que nous sommes capables de critiquer à 9 heures le couvre-feu, puis de moquer le nombre de vaccinés à 9h30, de comparer la ligne 13 et le Musée du Louvre à 10h00 et évidemment d’avoir un avis arrêté sur le plan de relance européen à 10h10. Sans doute avons-nous peur de disparaitre si nous ne braillons pas au milieu des braillards. Sans doute pensons-nous que le plus important c’est de savoir mieux que l’autre, de le dire, d’avoir raison et de crier.

À quel moment a-t-on décrété qu’il était plus utile d’avoir raison contre les autres plutôt que de gagner ensemble. Et d’ailleurs, à quel moment a-t-on décidé qu’il était plus important d’avoir raison que de gagner ? Car fondamentalement, ce qui nous manque désormais, ce n’est pas la discipline, nous ne l’avons jamais eue, ce n’est pas la solidarité car elle est présente et elle s’exprime quotidiennement à hauteur de citoyens, ce n’est pas la responsabilité, elle est souvent à sa juste place, non, ce qui nous manque, c’est le goût de la victoire, cette énergie qui permet de gagner ensemble, cette envie de se dépasser collectivement en dépassant nos intérêts particuliers, nos ambitions personnelles, notre orgueil individuel pour laisser la place à la fierté partagée. Le Covid-19 tue les plus fragiles d’entre nous, rompt nos liens sociaux, détruit notre économie et hypothèque notre avenir. Il aurait mérité de devoir affronter une nation rassemblée au lieu de nous voir à ce point incapables de lui opposer autre chose que nos vaines polémiques, nos commissions d’enquêtes foireuses, nos débats stériles ou des ambitions présidentielles. Ce combat aurait mérité une union nationale.

Soyons lucides, nous en sommes loin et le fait que nous échouions à être unis dans une crise pourtant si exceptionnellement grave que celle que nous traversons, est un terrible échec qu’il nous faut regarder bien en face. Car cet échec, ce n’est pas celui d’un gouvernement seul, ce n’est pas celui d’un Président de la République seul, ce n’est pas celui de la droite ou de la gauche, de l’administration ou du monde de la finance, des médias ou de l’Europe, cet échec, et c’est sa seule vertu, est collectif. Puissions-nous puiser dans le goût amer d’une nation divisée dans l’adversité, celui de la réconciliation, celui de la cohésion, celui de la reconstruction… le goût perdu de la victoire.

4 réflexions sur “Le goût de la victoire

  1. Bonjour.
    Je voudrais m’abonner à votre newsletter, mais je ne trouve pas où /comment m’inscrire. Merci d’avance. Bien à vous. Bernard Le Stum

  2. Bonjour et merci pour votre article. Deux observations : le rythme vaccinal trop lent occasionne davantage de morts. C’est une faute et il n’est pas nécessaire d’attendre une évaluation a posteriori pour le constater. Ensuite, un Gouvernement cale sa stratégie sur les opposants extrémistes quand précisément il n’en a pas de stratégie, ni de vision… c’est malheureusement selon moi ce qui caractérise ce Gouvernement : son absence de vision.
    Bon dimanche,

    1. Musard caractérise cette opposition systématique.
      Le Gouvernement cale sa communication sur les oppositions, mais sa stratégie concourt toujours à battre le virus en l’adaptant à son évolution imprévisible et sans précédent.
      Bon dimanche

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