Courant d’ère

Au fil d’une pandémie qui a déclenché, pour éviter l’implosion de notre système de santé, un plan drastique de régulations et d’interdictions en tout genre, le procès en responsabilité de l’État a commencé. Au fil de ce procès que nous mènerons pendant des années encore, une accusation en infantilisation est apparue pour pointer cette façon qu’a l’État de nous diriger et de nous parler en sur-jouant la précaution, l’avertissement, et même la promesse de la punition… au lieu de nous faire confiance pour adapter nos comportements au risque.

En réalité, c’est une constante de nos sociétés que de refuser catégoriquement toute forme de risque mais de réclamer le droit de s’y frotter ou encore de demander collectivement la sécurité mais d’en déplorer individuellement les mesures. Certains y voient les zigzags d’une population trimballée à hue et à dia par des responsables politiques indécis qui, non contents d’ignorer où ils vont, traitent les citoyens comme des enfants. C’est la critique à la mode. Pourtant, à rebours de ce nouveau refrain entonné à droite et à gauche, par ceux qui fustigent le traitement infantilisant des populations par l’État sous toutes ses formes, j’oppose que nous sommes des peuples-enfants, capricieux, versatiles, irritables. C’est d’ailleurs probablement par la conscience de ce que nous sommes que nous générons les régimes politiques susceptibles de nous « gouverner ». L’État nounou que nous décrions est le miroir d’une société d’enfants gâtés, qui crie son amour de la liberté tout en demandant à l’institution de continuer à s’occuper du linge, de remplir le frigo et de fournir un boulot ou son indemnisation.

L’avènement du « citoyen-enfant » ne date pas de la pandémie mais d’un long processus qui s’est accéléré avec la mise en place des grands systèmes sociaux de solidarité d’après-guerre, l’hyper-présidentialisation de la 5ème République et l’entrée dans la société de consommation pendant les trente glorieuses. C’est durant la deuxième partie du 20ème siècle que nous nous sommes tout à la fois accoutumés à l’assistance de l’État, soumis à la posture paternaliste du locataire élyséen et que nous nous sommes détournés de la chose publique pour nous centrer sur nos existences individuelles, sur nos stratégies d’ascensions sociales, sur la recherche effrénée de la reconnaissance et de ses signes distinctifs. Ce faisant, nous avons abandonné tout ce qui ne participait pas à l’édification de notre réussite personnelle et délégué la gestion des affaires publiques à ceux que cela intéressait et qui tiraient eux-mêmes les signes de leur ascension sociale par la captation du pouvoir et de ses attributs dorés et sonnants, des perrons aux « deux tons ». Ce pouvoir, c’est nous qui l’avons laissé choir, par désintérêt, et il y a dans la critique systématique et amère de ceux qui l’exercent, l’ombre portée de notre propre résignation. Enfin, s’il est aussi facile qu’injuste de geindre contre ceux qui se sont emparés du pouvoir, au motif que leur pratique actuelle porterait la marque de la confiscation de notre liberté, c’est qu’en fait, ils répondent à cette demande sociale désormais ultra-majoritaire, non de nous libérer, mais de nous protéger.

Notre liberté, elle, git là, intacte mais partielle, puisque nous ne l’utilisons plus que pour revendiquer sans cesse de nouveaux droits qui concourent uniquement à nous permettre de jouir de nous-mêmes. Ce que nous avons perdu en revanche, c’est le goût de la liberté et l’énergie d’en faire quelque-chose de plus grand que nous, quelque-chose qui soit au-dessus de nos vies. Car en fin de compte, qu’en faisons-nous de cette liberté, voilà la question. Qu’en faisons-nous réellement, à part gémir d’en manquer ? Pas grand chose en fait, car aussi certainement que les morceaux avalés n’ont plus de goût, la liberté acquise n’a plus ni forme ni consistance. Elle est là, en libre-service apparent, apparent seulement car la liberté a un prix qui se paie pour la conquérir, qui se paie pour la conserver et surtout qui se paie pour l’utiliser. C’est pourquoi nous sous-investissons la liberté que nos aïeux nous ont gagnée, parce que nombreux, très nombreux, trop nombreux, sont ceux qui redoutent en secret son prix, devinant que « tout ce qui augmente la liberté, augmente la responsabilité. » Effectivement, Victor Hugo avait raison de nous le rappeler et de poursuivre ainsi: « Être libre, rien n’est plus grave ; la liberté est pesante, et toutes les chaînes qu’elle ôte au corps, elle les ajoute à la conscience. » Ce qui marque notre temps ce n’est pas le manque de liberté, c’est l’absence d’engagement et d’éthique. Nous n’avons pas besoin de plus de liberté tant que nous sommes incapables d’honorer pleinement celle dont nous disposons déjà. Et tous ceux qui passent leur temps, vissés à leur fauteuil, pour dénoncer la privation de liberté, tous ceux qui errent de plateaux de télévision en studios de radio pour nous expliquer la parole confisquée, tous ceux qui dénoncent l’action des autres du haut de leur propre inaction, sont les faux prophètes d’une liberté dont on ne nous a jamais privée mais dont nous ne faisons plus rien. La vérité c’est que la liberté implique éthique, responsabilité et engagement, et que nous sommes des sociétés d’enfants, égoïstes et paresseux, qui avons décidé de déléguer nos responsabilités à des professionnels de la décision, que nous dénonçons désormais incessamment, comme les adolescents accusent leurs parents, au motif qu’ils ne comprendraient rien.
Au final, ce n’est pas l’État qui nous infantilise, c’est nous, par nos comportements, qui parentalisons l’État. Nous voulons être libres ? Engageons-nous, présentons-nous, créons des associations, des partis politiques ou des entreprises, fixons-nous des objectifs, rassemblons des soutiens, organisons des réunions, écrivons, diffusons, imprimons des journaux, levons-nous et mobilisons-nous. En revanche si nous préférons rester à la maison, à zapper, twitter ou swiper, ne nous étonnons pas si notre liberté se résume à celle de notre pouce.

Cette crise n’est peut-être pas la porte que nous imaginions vers un monde nouveau mais un long couloir, sombre et exigu, entre deux mondes, un couloir qui met en relief nos forces et nos faiblesses, nos lâchetés et nos contradictions et qui en accélère les conséquences heureuses et néfastes, par l’effet vortex créé par cet inattendu « courant d’ère ».
Dans cet espace-temps si particulier que nous traversons, nous avons le choix, comme toujours, comme à chaque moment de l’Histoire, de nos histoires particulières comme de notre Histoire commune, d’être spectateurs ou acteurs, d’être polémistes ou bâtisseurs, de faire partie du problème ou de la solution. À chaque tentation polémique, chaque fois que nous nous retrouvons dans cette posture si commode de l’analyse de canapé, de la critique assise, de l’indignation statique, posons-nous les bonnes questions, et d’abord celle de notre utilité. Or Churchill avait raison, « les gens ne veulent pas être utiles, ils veulent être importants », entendus et vus, quitte à écrire ou hurler n’importe quoi, sur les plateaux, sur les réseaux sociaux et nourrir ainsi la colossale machine à critiquer, à juger, à condamner, à s’indigner, « pourvu qu’on me voie ». Evidemment, l’indignation est souvent une impulsion salvatrice, mais pour indispensable qu’elle soit, elle doit être dépassée au risque de se cantonner au registre de l’émotion. Or, derrière la question simple mais essentielle de l’utilité se tient invariablement l’action. Il n’y a d’utilité que de l’action. Il n’y a de bienfaisance , il n’y a de liberté et finalement il n’y a d’humanité que dans l’action. Car l’Homme n’est pas, il devient en permanence, malgré sa finitude, malgré sa faillibilité, malgré son insignifiance au regard de ce grand tout dans lequel il s’inscrit, il se caractérise par cette force optimiste qui le pousse à agir.

Une des plus précieuses leçons de cette crise c’est de nous rappeler que, quel que soit notre niveau de connaissance scientifique, technologique, économique ou politique, l’Histoire du monde, de notre monde, reste imprédictible. Cette leçon appelle les peuples somnambules que nous sommes devenus à reprendre le contrôle de leurs destins par l’imagination, par l’innovation et par l’action. Le temps de l’indignation touche à sa fin, le temps de la critique assise ne mène nulle part, le temps de la dénonciation systématique conduit à la violence, alors tournons nous vers notre part de responsabilité et d’engagement, et écoutons ce que nous disent les « circonstances », car si les origines des crises nous échappent, les réponses que nous leurs apportons dépendent de nous et de nous seuls. Le défi qui se dresse devant nous n’est pas de savoir si nous vaincrons la covid-19, c’est une certitude, nous en viendrons à bout, mais pour quel bénéfice, pour quelle société et pour quel monde ? À cet instant, dans ce mouvement erratique, dans ce courant entre deux ères, nous pourrions croire que tout est dérisoire alors que tout est crucial au contraire et que chacun de nous peut être décisif pour peu qu’il agisse, car « vous avez quelque-chose à faire, n’en doutez pas. Chaque Homme dispose d’une zone plus ou moins grande d’influence. Il la doit à ses défauts autant qu’à ses qualités. Mais n’importe, elle est là, immédiatement utilisable. »1

1 Albert Camus, Carnets I (1935-1942)

2 réflexions sur “Courant d’ère

  1. Le moins que l’on puisse penser, c’est que peu ont utilisé cette faculté et visiblement d’autant moins que leurs responsabilités étaient importantes : l’aveuglement collectif, l’inattention à l’autre produit par l’individualisme hédoniste est la source de ces renoncements.

  2. « Le temps de la critique assise ne mène nulle part .. » belle formule. Comme nombre de vos phrases, qui font tant de bien à lire. Merci pour ce texte qui rejoignent mes pensées sur bien des points. Les gens ne veulent pas être utiles, il veulent paraître « importants ». Le paraître est une partie du problème, l’autre c’est l’individualisme. Pourtant c’est ensemble que bous en sortirons.

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