Puisque nous savons…

Marine Le Pen sera la prochaine Présidente de la République. Ce n’est pas une prédiction, c’est seulement la conclusion évidente du chemin sur lequel nous sommes collectivement engagés, chacun harnaché à ses certitudes et sûr de sa juste stratégie, de son bon diagnostic ou de son profond ressentiment.
Par ailleurs il faut l’écrire et le lire à haute voix pour éviter d’hurler devant nos écrans, un dimanche soir de mai 2022, que « c’est impossible ! ». Non seulement c’est possible mais c’est aussi désormais probable car l’opinion suit son chemin, parfois chaotique, vers ce choix extrême, et nous ne pouvons plus feindre de l’ignorer depuis que les sondages « prématurés » et « forcément faux » commencent malgré tout à dessiner ce qu’ils n’avaient jamais dessiné auparavant.

Cette perspective ne tombe pas d’un ciel éthérée mais est le fruit de plusieurs processus à l’oeuvre depuis longtemps:

Ainsi, cette perspective est-elle d’abord l’étape finale d’un mécanisme engagé à la fin des années 70, par lequel les thèmes traités par l’extrême-droite sont progressivement devenus centraux dans notre pays. Au commencement était l’insécurité. À dire vrai, nous devrions parler d’insécurité au pluriel pour pouvoir aborder tous les processus qui ont frappé la quasi-totalité des couches de la population, les différentes zones géographiques et les différentes composantes économiques, sociales et politiques.

Que l’on ait peur de se faire voler sa voiture, arracher sa boite aux lettres, perdre son travail, se faire agresser, tomber dans la précarité, la pauvreté ou la grande pauvreté, que l’on ait peur de ne plus trouver de médecin, de boulanger ou de moyen de transport, que l’on ait peur du déclassement, de l’autre, du terroriste, du délinquant ou de la pollution, que l’on ait peur de perdre son identité ou simplement peur du lendemain, la peur réelle ou fantasmée s’est installée dans nos vies et a fait de l’insécurité un sujet central ainsi qu’une revendication prioritaire, celle de la protection permanente d’une immense majorité de citoyens contre tout ce qui les menace.

Or la peur, sa définition, son marketing et sa distribution constituent le fond de commerce de l’extrême-droite, un fond de commerce qui a prospéré en se nourrissant aussi bien de la réalité que du fantasme, aussi bien de l’expérience que de l’ignorance, aussi bien de la défaillance des réponses sécuritaires que de leurs excès quand certains tentent de doubler l’extrême droite par sa droite. C’est ainsi, on n’affronte pas un adversaire sur son point fort sans prendre le double risque d’être défaillant et de le renforcer encore davantage. Si les gouvernements successifs depuis 40 ans, portent une responsabilité partagée devant la progression de l’extrême-droite, c’est de n’avoir jamais réussi à apporter de réponses audibles aux peurs et aux fragilités d’un pays en perte de confiance, oscillant entre paternalisme, arrogance et parfois même, un mimétisme qui a permis au Front National de faire valoir, année après année, qu’il avait décidément raison avant les autres.

Dans le même temps et sur la même période, la gauche puis la droite ont utilisé l’extrême-droite comme une variable d’ajustement stratégique et finalement un instrument d’accès au pouvoir. C’est ainsi que l’extrême-droite à pu profiter de l’exposition que la gauche lui a offerte tout au long des années 80 pour fracturer et assécher la droite, et qu’une fois ce processus terminé, c’est la droite qui a opportunément profité de l’extrême-droite afin de s’assurer les victoires que le front républicain lui garantissait. Au bout de ce processus qui a vu Emmanuel Macron réaliser le rêve Bayrouiste d’un centrisme triomphant, le Front National – devenu Rassemblement National par le truchement d’un processus de dédiabolisation réussi – s’est mu en candidat au pouvoir. Ce processus de dédiabolisation n’est d’ailleurs pas à porter au seul crédit de Marine Le Pen, mais bien de tous ceux qui depuis 20 ans ont cru qu’il était possible de se désaltérer au puit de l’extrême-droite sans accréditer l’idée que son eau était potable.

Le résultat est là, sous nos yeux, et désormais le choix de porter les idées du Front National et de voter pour un représentant de la famille Le Pen s’inscrit dans la suite logique d’un cheminement politique qui après être passé par la gauche, la droite et toutes les formes de désillusion, s’impose comme une nouvelle étape dans cette sorte d’anacyclose française.

Et c’est effectivement la petite musique qui s’installe et qui raconte cette histoire folle d’un pays qui a envie de s’y frotter, que ce soit par adhésion, par dépit, par soif de revanche, par haine même ou par volonté de tenter ce crash test qui permettrait une hypothétique remise à zéro des compteurs. « Après tout, l’Italie s’est remise de Salvini, les Etats-Unis de Trump ne vont pas si mal et Poutine fait du bon boulot ! » Voilà ce que l’on entend à l’immense comptoir du bistrot des réseaux sociaux et cela pourrait finalement suffire pour que la première femme Présidente de la République soit issue de l’extrême-droite.

La responsabilité de ceux qui ont joué avec l’allumette extrémiste est immense et l’incendie désormais hors de contrôle menace bien plus que le résultat d’une élection. Pourtant, il serait partiel et partial de ne pointer que la faillite et le cynisme des partis de gouvernement pour expliquer la montée des partis extrémistes. Ce phénomène mondial est aussi la conséquence de nos constructions économiques et sociales, de la flambée d’un individualisme qui s’est affranchi des règles de coexistence et de progrès humain et de l’abandon des valeurs centrales de cohésion qui permettaient de projeter des espérances collectives. Désormais le sentiment d’injustice est partout et la cohésion nulle part, est c’est sur ce terreau de colère fertile que grandit le vote extrémiste.

Un sursaut est possible mais la route est terriblement étroite. Pour cela, il faut d’abord prévenir du danger et mieux vaut sonner l’alarme trop tôt que de se complaire d’avoir eu raison, en l’avouant trop tard. En revanche, il serait illusoire de croire que la peur permettra d’éviter le risque. Seule l’envie et l’adhésion à un projet ambitieux et généreux, fondé sur la justice sous toutes ses formes, permettra de susciter un élan capable d’endiguer le vote populiste et l’abstention qui continue de croitre dangereusement. Sans cette adhésion, sans cette envie de faire ensemble, en transcendant les lignes partisanes, nous arriverons exactement là où nous refusons de porter notre regard.

Enfin, l’élection présidentielle sous la 5ème République a été fondée sur une croyance qui échappe à la politique, et qui met en vibration un peuple, ou une partie de lui avec une femme ou un homme. Cette rencontre ne se décide pas, elle ne se prépare pas, elle ne se prévoit pas, elle advient sans jamais que l’on sache réellement pourquoi. Pourtant, cet mythe gaullien est désormais mis à mal par la faible adhésion que suscitent les candidats au premier tour et l’accroissement de l’abstention au second. Désormais, c’est moins la capacité d’attraction qui compte que celle d’échapper au rejet. Or, le rejet étant de plus en plus puissant, le seuil d’éligibilité baisse inexorablement, permettant à un plus grand nombre de candidats d’entrevoir – ou de rêver – la possibilité d’une victoire. Cette perspective aiguise tout autant les faux espoirs que les vrais appétits et nourrit l’éparpillement et les antagonismes qui empêchent les rassemblements. C’est ainsi que la légitimité des Présidents n’a cessé de s’éroder au fil des mandats et que cette faiblesse ouvre l’ère de la foule, de ses excès et de sa répression.

Il n’existe pas de conclusion à ceci. La conclusion c’est celle que les citoyens écriront au printemps 2022. Entre temps, il revient à chacun de nous, candidats et électeurs de faire ses choix et de les faire désormais en pleine connaissance et en pleine conscience de ce qui est en jeu et de ce qui est possible. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas, puisque nous savons. Et puisque nous savons, nous ne pourrons pas dire que nous n’avons rien pu faire.

Image d’illustration: « La Présidente » de François Durpaire et Farid Boudjellal. Ed. Les Arènes BD-Demopolis.

3 réflexions sur “Puisque nous savons…

  1. les élections présidentielles sont malheureusement qu un combat de coq et non un combat d ideés et de projets regarder les resultats des quatre dernieres élections : j espere que beaucoup de personnes prendront connaissances de votre texte et de tout sont bon sens …

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