Commencer

Il fallait bien que ça arrive, et tout bien considéré, c’est plutôt une bonne nouvelle. J’ai 50 ans aujourd’hui. Ce n’est ni un exploit, ni une infamie mais un seuil, un point de bascule où quelque-chose se dénoue. Alors je me suis donné un peu de temps pour écrire. Une minute pour une année. Des bougies en forme de mots, des mots en guise de bougies. Une tentative de donner corps à ce temps qui file droit devant et désormais à l’envers, ce chronomètre qui se fait soudainement compte à rebours. Cinquante minutes sans figure imposée, sans objectif, sans ordre, seulement guidées par une idée en forme de fil, sur lequel je tire, j’ai cinquante ans.

« Ce que je sais à 60, je le savais aussi bien à 20, 40 ans d’un long, d’un superflu travail de vérification. » C’est ainsi que Cioran, triste prince des nihilistes ponctuait « de l’inconvénient d’être né. » Au moment de franchir un nouveau cap et de m’approcher un peu plus du sien, je me dis que si j’avais pu savoir à 20 ans ce que je sais à 50, je n’aurais pas perdu de temps à vérifier, j’aurais simplement fait mieux. Pourtant je ne regrette pas ce que j’ai fait, je regrette seulement ce que je n’ai pas fait, je ne regrette pas mes échecs mais au contraire tous ces échecs auxquels j’ai échappés par peur, par lâcheté, par paresse. Si j’avais su à quel point les échecs ne valent rien, mieux encore, si jamais su à quel point ils sont utiles, fertiles même, je les aurais accumulés, collectionnés, agrafés à ma porte, comme autant de victoires sur la peur d’essayer.

Ma génération a grandi sur un malentendu, elle a cru qu’il fallait incessamment essayer de réussir, alors qu’il faut surtout réussir à essayer. Comprenons-nous bien, ce n’est pas qu’une formule, c’est un fait social. Nous avons été élevés avec cette idée qu’il fallait réussir dans la vie, c’est à dire accumuler les victoires et ses attributs sonnants et trébuchants. Or quand la réussite est l’objectif, on se méfie de l’échec, et quand le regard de l’autre est un juge de concours, on se méfie du ridicule. Et pourtant, lorsqu’il s’agit d’agir, le regard de l’autre et la peur d’échouer sont des ennemis qu’il faut réduire au silence. Comment ? Simplement. Il faut commencer, comme l’écrit si justement Jankélévitch, « et on n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut simplement du courage. » C’est la leçon inaugurale de la vie, il faut se lever et marcher, il faut plonger, se jeter, se déclarer, il faut lire, écrire, composer, semer, chanter, danser, peindre. C’est là, dans la banalité du premier geste que se dissimule le principal de la vie. C’est aussi dans ce premier pas, ce déséquilibre avant, que l’on puise la force du deuxième pas et de tout ce qui suit. C’est en faisant son lit que l’on trouve l’énergie de faire tout le reste. C’est ainsi que l’on combat le regard paralysant de l’autre, en faisant, quotidiennement, et pendant que l’on fait, on oublie les regards. Oui, il faut faire, il faut planter des tomates, les arroser, les ramasser, les laver, les découper, les assaisonner d’un peu d’huile d’olive, de sel, et les croquer. Il faut faire, simplement faire, pour débusquer la vie partout où elle se niche, chaque jour, chaque heure, chaque minute. Faire, inlassablement, imparfaitement, et même ridiculement, mais faire, pour advenir, pour naître encore et encore, et ne jamais terminer.

« J’ai pas fini » chante Reggiani dans son ultime chanson, cet appel à la vie, à la vibration permanente, à ce temps qui reste et qui recèle tant.
« Je veux jouer encore…
Je veux rire des montagnes de rires,
Je veux pleurer des torrents de larmes,
Je veux boire des bateaux entiers de vin de Bordeaux et d’Italie,
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans
J’ai pas fini, j’ai pas fini !
Je veux chanter,
Je veux parler jusqu’à la fin de ma voix… »

Il faut commencer chaque jour pour ne jamais finir, voilà la véritable réussite, non pas celle du succès, éphémère et vaniteux, mais celle de l’action, de l’élan, du mouvement. Non, il ne faut pas chercher à réussir, il faut chercher à accomplir, et c’est là, en accomplissant, au coeur de l’agir sincère, dénué de l’espérance dorée et scintillante, que se tient la réussite véritable, celle de l’utilité, celle de la réalisation de soi, infime, intime, mais indispensable pour continuer le voyage. Car c’est un voyage, un voyage ininterrompu. Sitôt que vous vous arrêtez, il faut tout recommencer, car le courage de faire ne vaut que pendant que l’on fait. Jankélévitch toujours, nous rappelle à l’ordre, « Le courage n’est pas un savoir, c’est une décision », il n’est donc jamais acquis puisque le courage n’existe que dans la décision, si bien que l’on ne gagne jamais ses galons de courageux pour l’éternité mais seulement le temps du courage effectif, réalisé, prouvé ici et maintenant. Dès lors, plutôt que de savoir arriver quelque part, il faudrait avoir la force de commencer sans cesse, car c’est bien ce à quoi nous sommes appelés quotidiennement. Le sommeil se retire, la lumière se dessine, la vie pointe, il faut se lever, commencer une nouvelle journée, commencer sans avoir besoin de savoir pourquoi, pour qui ou pour où. Si nous devions attendre de savoir où nous mène ce voyage, nous ne partirions jamais.

C’est lorsque j’ai commencé à entreprendre que j’ai compris cela. L’entrepreneur croit toujours savoir d’où il part et où il veut aller, et pourtant, il n’arrive jamais là où il l’avait initialement voulu, parce qu’entreprendre c’est sans cesse se cogner à la réalité, à ce que l’on n’avait pas prévu, c’est se cogner au monde, aux crises, à l’adversité, à la jalousie aussi, celle de tous ceux qui ne font rien et qui voudraient tant que les autres ne fassent rien non plus. À chaque coup, à chaque coin, à chaque crise, à chaque chute, on s’adapte, on dévie légèrement, on dérive même, et finalement au bout de ce cheminement sinueux, on arrive exactement là où l’on n’avait jamais imaginé arriver. Alors, on voit le chemin et on comprend à quoi il a servi. C’est cela entreprendre, avancer en se cognant, et c’est probablement la plus simple définition de la vie, car d’où qu’on parte, c’est inéluctable, sauf à refuser de bouger, on avance et dès lors que l’on avance, on va à la rencontre des obstacles… c’est ainsi, il n’existe pas d’autre chemin que celui de l’adversité.

Cheminant, on va également à la rencontre des autres et c’est certainement la plus belle part du voyage, car nos vies sont brodées des rencontres qui les traversent, comme autant d’ornements, comme autant de cadeaux incroyables. Le mystère de la rencontre reste pour moi le plus impénétrable et le plus extraordinaire des phénomènes qui jalonnent nos existences. Regardez en arrière et comptez combien de ces rencontres très improbables ont changé le cours de vos vies, vous entrainant sur cette voie que vous n’aviez pas vue… Cette professeure d’Histoire qui vous tend le bon livre, cet ami qui vous tend une main, un pinceau, une guitare ou même un chèque pour vous aider à franchir un fossé ou un cap, cet autre professeur qui fissure vos certitudes pour laisser entrer la lumière, cet autre qui vous piétine et qui vous donne la rage de vous relever, enfin, et surtout, cette femme qui vous étend puis vous soulève d’un regard et dans lequel vous comprenez que tout va chavirer, que l’amour va ouvrir les eaux que vous croyiez à jamais infranchissables et que la vie va en jaillir, dans une nouvelle rencontre avec ceux qui nous survivront et qui nous continueront, un peu.
Il n’existe pas d’amour sans rencontre. Aller à la rencontre c’est faire le pari de l’amour, de l’amitié, de la controverse, de la conscience de l’autre et donc de soi. Il ne faut pas se méfier de la rencontre, il faut uniquement se méfier de ne pas en être à la hauteur, de ne pas être apte à l’accueillir et à la comprendre, ainsi faut-il être capable d’ouvrir les bras pour embrasser la vie. Voilà aussi une façon de faire et de commencer, ouvrir les bras, les yeux, oser dire bonjour à celui ou celle que l’on ne connait pas encore, parce qu’il faut bien que la lumière se cache quelque part pour que nous la méritions.

Enfin, sur ce chemin en pente montante, plus on avance et plus on ralentit, plus on prend de l’altitude et plus on distingue ce qui compte vraiment. C’est cela grandir, s’élever, oh pas au-dessus des autres non, au dessus de soi, légèrement en aplomb de sa personne, de ses préoccupations, de son égoïsme, de ses caprices, de ses insignifiances et voir finalement que ce qui a de l’importance n’est pas intéressant et que ce qui est interessant est rarement important. Car vieillir c’est polir sa pierre évidemment, c’est à dire ses certitudes, ses excès, ses chagrins, ses regrets, ses gadins, pour voir lentement se dessiner une ligne, puis une courbe, celle de ce qui compte vraiment, celle de ceux qui comptent vraiment, et réunir les deux pour voler quelques minutes de bonheur au temps, là, au détour d’un rire, d’un regard, de deux verres qui s’entrechoquent, de deux phrases qui s’entrelacent.

Après cinquante ans sur cette planète, je dirais que ce qui compte vraiment, c’est manger et boire, et le partager avec ceux qui vous aiment et que vous aimez. Franchement, si le paradis avait une forme, ce serait celle d’une table qui accueillerait sans cesse ce bonheur que renouvellent le goût et l’odeur des plats et des vins qui réunissent ceux qui croient en leurs pouvoirs exaltants et enivrants. Une table c’est une cosmogonie, un univers à elle seule, structuré, rythmé, ordonnancé, ritualisé, où les combinaisons entre les convives, les plats, les vins, le temps, la lumière, l’ambiance, l’humeur, sont infinies. Je ne connais aucun autre lieu, où sur si peu de surface, se joue autant de nos vies, aucun.

Et puis, après le brouhaha joyeux ou grave des tablées retentissantes, vient la musique, toutes les musiques, celle du mistral dans les haubans du port de mon enfance, celle du chant des cigales sous la chaleur accablante et catatonique des étés provençaux, ou celle des chansons qui bercent encore mes joies et mes peines, mes coups de colliers et mes coups de moins bien, mes exaltations et mes hontes, tous ces accords, ces arpèges, ces harmoniques, ces mélodies, ces riffs… comment 12 notes peuvent-elles contenir autant de musiques. Voilà encore un vertigineux mystère. Inutile de le percer, là aussi, seules comptent les rencontres, avec une musique, un texte, « du vent dans des coffres en bambou », presque rien, presque tout.

L’ecriture ne l’arrête pas, le temps passe, plus que quelques minutes… mais je sais avec qui finir ce texte, avec quelle rencontre, avec quel compagnon de route… C’est inéluctable, lui qui a tant fait justement, tant écrit, tant déclamé, tant inspiré, ce colosse de la conscience des siècles, ce maitre du pouvoir des mots, celui qui nous invite encore aujourd’hui, à faire justement, et à ne rien laisser passer dont on puisse s’emparer. Tant qu’il reste une minute, une journée ou un siècle, il reste à faire, car s’il sera toujours trop tôt pour finir, il n’est jamais trop tard pour commencer.

« Le cri : Audace ! est un Fiat lux. Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu’il y ait sur les sommets, en permanence, de fières leçons de courage. Les témérités éblouissent l’histoire et sont une des grandes clartés de l’homme. L’aurore ose quand elle se lève.
Tenter, braver, persister, persévérer, s’être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »
Victor Hugo

Credit photo Charly Ho

16 réflexions sur “Commencer

  1. M. Alberti,

    Mon fils m’adresse certaines chroniques que j’apprécie.

    Pouvez-vous m’inscrire afin de recevoir vos nouveaux articles.

    Merci,

    Bien cordialement,

    1. Bonjour Monsieur, merci pour votre message et vos lectures. Je crains de ne pouvoir vous inscrire à la diffusion des articles de mon blog, c’est à vous de vous inscrire à ce blog pour en recevoir les tribunes quand elles sont publiées. À bientôt.

  2. Grandir, c’est aussi aimer, sa vie, la vie, et les autres
    Mais avant tout, s’accepter en entier et paraît-il se pardonner ?
    Grandir, c’est comprendre enfin ce qu’on se raconte, cheminer entre les cent excuses, les faux espoirs et les vrais obstacles, pour mieux écrire sa légende personnelle et la vivre passionnément

    Grandir, c’est être à l’écoute de ses peurs, de ses pleurs, de ses doutes et aussi de ces rêves, pour doucement les apprivoiser, nettoyer les scories et enfin s’apaiser
    C’est une longue bataille dont on sort bien souvent grandi.
    Question de savoir vivre !

    Grandir, c’est mûrir un peu chaque jour
    On naît si petit…
    Aujourd’hui, je me dis que j’ai plus vieilli que grandi

    Parfois je vis, souvent je dé-vie

    Vivre en liesse, éloigne vieillesse

    (Extrait de Migraines de l’âme Farrah D Lee)
    Comme disait Cioran  » faire de sa vie un enfer, un enfer à mon goût »
    Try again, fail again, fail better ( Beckett)
    Feel better

  3. bonjour Monsieur ,
    ce matin, cette magnifique photo m a donné envie de vous lire en totalité dans ce billet qui me touche : des amis entrepreneurs sont extenués, des amis chercheurs s’investissent sur cette solitude du dirigeant , moi je suis licenciée d un metier passionnant par une boite qui a des urgences économiques et perdu le sens des expertises rares .. vos mots me font du bien en ce jour où je vais continuer de dessiner mon avenir avec des touches pastel de couleurs : suis prudente mais heureuse … ma journée commence bien avec vous ..

  4. Bonjour j’ai adoré ce post !
    J’aimerai beaucoup le partager sur ma plateforme qui comporte un blog d’auteurs :
    RencontreDesAuteursFrancophones.com (plateforme qui promeut la littérature francophone aux usa)
    Bien sûr en citant sa publication originale sur votre site.
    Merci en tout cas de cette jolie publication

    1. Bonjour Sandrine, je me rends compte que je n’ai pas répondu à votre message. Vous pouvez évidemment republier ma tribune. J’en serais très heureux et flatté.
      Bien à vous
      Xavier

  5. Merci M Alberti pour ces paroles justes. C’est toujours un réel plaisir de lire vos écrits. Ces lectures sont une aide indéniable pour nous aider à polir notre pierre…

  6. Très intéressant et bien écrit en effet ! Me tromperais-je ou y aurait-il une influence légère des chemins de la philosophie (Cf Jankélévitch et le courage 😉 ?

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