Tout commence par une blague…

C’est une video presque anodine. Cela se passe en 2016 sur un plateau de télévision, dans une émission qui parlait de sport, présentée par Estelle Denis. Une émission comme tant d’autres où ça s’agite, où ça rigole, pourvu que l’on fasse du bruit, un peu de provocation et beaucoup d’audience.

À un moment, un des protagonistes, Pierre Ménès (un consultant sportif spécialisé dans le football selon wikipedia), se lève de sa chaise, fait le tour de la table, s’approche de Francesca Antoniotti (chroniqueuse et présentatrice de télévision, toujours selon Wikipedia) et l’embrasse sur la bouche, par surprise et de force. Des applaudissements fusent, tout le monde rit, y compris le public. Tout le monde non, en fait, Francesca Antoniotti ne rit pas, elle est choquée, cela se voit, elle ne peut pas parler mais tout son corps, son attitude, son regard traduisent ce qu’elle ressent à cet instant. Estelle Denis comprend elle aussi ce qui vient de se passer, elle ne rit pas non plus. Elle interroge Francesca Antoniotti du regard, laquelle fait un signe de la main comme pour lui indiquer de passer… ce qu’elle fait… elle passe, et tout le monde passe. Le « forceur » est retourné s’asseoir triomphant, en mimant quand même une grimace pour indiquer que ce baiser ne lui a pas plu… la séquence s’arrête là.

Il pourrait s’agir d’un incident sans conséquence, sans gravité même, sans importance, en particulier au regard des dérapages incessants et même industrialisés, qui émaillent désormais les plateaux des émissions de télévision, qui tentent tant bien que mal de faire concurrence à l’outrance des réseaux sociaux.
Pourtant cette séquence est importante car elle est d’une grande utilité pour désigner et dénoncer un des maux les plus profonds et les plus dévastateurs de notre société: le sexisme.

« Le sexisme concerne toute expression (acte, mot, image, geste) basée sur l’idée que certaines personnes, le plus souvent des femmes, sont inférieures en raison de leur sexe. » Cette idée-là, cette conception d’une hiérarchie implicite, enfouie, est une réalité qui est ancrée dans nos modes de fonctionnements sociaux, économiques, politiques, familiaux, professionnels, médiatiques, amoureux et sexuels. Il n’épargne personne, ni les hommes qui s’y adonnent consciemment ou inconsciemment, ni aucune femme qui y est forcément confrontée un jour quand ce n’est pas tous les jours. Le sexisme est né avec les stéréotypes par lesquels nous sommes éduqués pour renouveler le schéma social dominant, celui du patriarcat, qui repose tout à la fois sur la division du travail et la hiérarchie sociale basée sur le genre et plus particulièrement les stéréotypes de genre selon lesquels, l’homme fort et puissant protège, dirige et domine la collectivité – quelle qu’elle soit – et bien sûr la femme, faible, vulnérable, fragile, accepte de se soumettre à cette force. La simple vérité est que « la femme est capable de tous les exercices de l’homme, sauf de faire pipi debout contre un mur. » On devine dans cette ironique sentence de Colette que cette différence ne devrait permettre de n’ériger aucune hiérarchie, ni aucune espèce de fausse attitude protectrice. Au reste, si les femmes ont besoin d’être protégées ce n’est pas par les hommes, mais des hommes.

Évidemment la condition féminine a beaucoup évolué dans notre société au cours des dernières décennies et le mouvement d’émancipation de la femme, qui constitue justement sa meilleure protection, semble désormais inéluctable. Pourtant, le sexisme lui, demeure, parce qu’il prend souvent des formes insoupçonnées ou dissimulées. L’humour en est un canal puissant en même temps qu’il est une impulsion à partir de laquelle tout commence, impunément. Oui, souvent, tout part d’une blague, d’une remarque plus ou moins drôle, plus ou moins faite pour être drôle, et la plupart du temps faite pour être « drôle » entre hommes. Ce n’est pas grand chose évidemment, mais ce n’est pas rien non plus, car c’est le début d’un processus, le premier pas sur une voie qui mène forcément vers un développement en forme de dégradation. Cependant, comme cela est fait pour rire, il est difficile de le condamner ou même de le désigner pour ce que c’est, sans se voir disqualifié, puisque forcément « ça va, c’est pour rire ! Si on peut plus rigoler maintenant ! »

C’est d’ailleurs exactement la défense qui a été utilisée par Pierre Ménès quand on l’a confronté à son geste et à quelques autres… Il l’a regretté mais finalement il a surtout regretté de ne plus pouvoir le faire parce que « maintenant on peut plus rien dire, on peut plus rien faire » a-t-il brillamment déclaré. Effectivement, on ne peut plus, non, en tout cas, on ne devrait plus. Non, on ne devrait plus pouvoir soulever la jupe d’une femme et on ne devrait plus pouvoir forcer une femme à embrasser qui que ce soit. Non, on ne devrait plus, non parce que c’est politiquement incorrect ou parce qu’on ne peut plus rigoler… mais parce que c’est violent, parce que c’est humiliant, parce que c’est indigne d’un comportement humain, d’un comportement civilisé, d’un comportement qui admettrait que l’égalité entre les femmes et les hommes implique de ne jamais prendre d’une femme ou à une femme, quoi que ce soit qu’elle n’ait préalablement, clairement et librement concédé.

Par ailleurs, il faut profondément regretter que sur ce plateau de télévision, à cet instant précis, personne, je dis bien personne, ne se soit levé pour dire, calmement mais fermement, « ce n’est pas possible. Tu n’as pas le droit de faire ce que tu viens de faire. Tu dois présenter tes excuses et quitter le plateau maintenant. » Or, si personne ne l’a fait et s’il a fallu des années pour que cette séquence ressorte et choque, c’est que le problème ne se réduit pas à Pierre Ménès. Le problème c’est nous, nous tous qui nous accommodons si souvent de l’inacceptable et qui préférons rigoler, même discrètement, mais rigoler quand même plutôt que de dire « ça suffit ». Car oui ça suffit.

Ouvrons les yeux et admettons définitivement et à haute voix que la blague sexiste sur Lisa, la main aux fesses de Leïla ou la remarque sur le décolleté de Myriam sont un passage, une porte qui s’ouvre inéluctablement sur tout le reste et que si nous acceptons la possibilité qu’un homme puisse forcer une femme à l’embrasser, alors nous acceptons qu’il puisse lui imposer tout ce qui suit, dans le même mouvement de contrainte de l’autre, dans le même mouvement d’asservissement de l’autre et finalement dans le même mouvement de négation de l’autre. On commence par dénier à l’autre sa sensibilité, puis sa différence, puis sa liberté, sa dignité, son intégrité et enfin sa vie.

Tout commence par une blague, puis jour après jour, dans l’acceptation implicite du dérapage permanent, la main remplace le verbe, puis la contrainte remplace la surprise, la violence remplace la contrainte, et puisque tout passe, puisque personne ne se lève pour dire « ça suffit », l’un de nous finit par violer une d’entre elles dans le couloir des vestiaires. Nous devons refuser collectivement et individuellement de vivre dans un monde où une femme peut être dépossédée d’elle-même, moquée, entravée, raillée, humiliée, violentée, violée, parce qu’elle est une femme et parce qu’un homme a cru que sa condition le lui autorisait. Rien n’autorise, ne justifie, n’explique cela, sauf à n’être justement pas un homme.

Le sexisme relève de l’éducation et des valeurs que nous sommes susceptibles de transmettre à chaque instant, dans chaque situation, dans n’importe quelle classe d’école, salle de réunion, sur n’importe quel terrain de sport ou plateau de télévision, par notre comportement et par notre capacité ou notre courage à nous dresser contre celui qui fait ce qui n’est pas acceptable. En cela, notre responsabilité est immense, et il revient à chacun de nous, et dans nos entreprises en particulier, de mettre en place les outils qui permettent de prévenir et empêcher ces comportements. Il nous revient également plus individuellement d’être beaucoup plus attentifs à nos propres comportements, en particulier quand on est sous les projecteurs d’un plateau de télévision. Ne pas le reconnaître, c’est ajouter la bêtise à l’indécence ou l’indécence à la bêtise.

C’est un combat long et permanent contre cette inclinaison à la bêtise qui nous conduit sur les chemins de nos instincts les plus bas, mais c’est le prix de la civilisation. Au coeur de la lutte contre le sexisme se tient celle de l’égalité et de la dignité qui sont au fondement de nos modèles de société. Soyons-en dignes, soyons-en comptables, soyons-en fiers, soyons-en quotidiennement les gardiens, car cette égalité-là est la mère de toutes les batailles, le socle de l’humanisme et la condition première d’un monde meilleur.

Une réflexion sur “Tout commence par une blague…

  1. Nous devons poursuivre le processus de «  dé banalisation » des comportements inacceptables d’inferiorisation des femmes quoi qu’il en coûte….

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