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La France pure

« Le grand remplacement est une réalité ! Mais allez voir à Saint Denis ! » Éric Zemmour
Cela se passe sur une chaîne d’information en continu et d’opinion en permanence, où un polémiste soudainement déguisé en leader de la pensée, explique que de moins en moins lentement et de plus en plus sûrement, les français se font remplacer et la france effacer.
C’est certain, c’est clair, c’est évident, il suffit de regarder autour de soi, pour comprendre instantanément que le Grand Remplacement, théorie longtemps jugée comme aussi grotesque que mortifère, est, selon lui, en train de se réaliser sous nos yeux.

Éric Zemmour en fait non seulement un objet médiatique depuis longtemps mais désormais également un objet politique au service de la structuration de sa candidature probable à l’élection présidentielle. Le programme d’Eric Zemmour est d’ailleurs aussi simple que percutant: Restaurer la France. Tel Trump qui aurait lu des livres, Zemmour nous promet la France grande de nouveau, la France fière de nouveau, la France belle de nouveau, Chrétienne de nouveau, blanche de nouveau, patriarcale de nouveau, la France des origines, la vraie France, bref, « la France pure ».

Nous pouvons bien rire ou nous indigner, blêmir ou nous boucher le nez, des millions de Français ont entendu cette histoire et s’y sont retrouvés, car il s’agit bien d’une histoire que raconte Eric Zemmour, un récit français, un récit que plus personne ne porte parce qu’il ne s’accommode pas de la réalité froide et programmatique, un récit qui rompt avec le rationalisme, un récit qui crée de l’émotion, un récit qui crée l’adhésion. Que la candidature d’Eric Zemmour forme une vague ou s’achève en pétard mouillé importe finalement peu, car cette résonance, même furtive, signifie quelque-chose qu’il faut entendre et comprendre pour lui répondre.

En effet, il est commode de lever les yeux au ciel en pointant le délire paranoïaque de celles et ceux qui croient dans ce récit et dans cette vieille théorie d’extrême droite, mais le pire serait de s’en tenir là et de ne répondre à l’outrance que par l’indignation ad hominem, confortant les positions inverses par l’adversité seule et oubliant ainsi que « la pire illusion, c’est de croire que les effets politiques et sociaux des illusions sont illusoires » comme nous l’enseigna jadis Bruno Etienne.
Par ailleurs, si le grand remplacement est une théorie sans aucun fondement, Eric Zemmour sait convoquer les exemples précis d’un certain nombre de quartiers ou de cités où la sociologie semble donner un contour à cette théorie. Il faut le reconnaitre pour reconnaitre le choc et les difficultés de ceux qui vivent ces déséquilibres et ces transformations, mais dans le même temps il faut être capable d’établir le juste diagnostic en pointant du doigt les véritables raisons de ces anomalies sociales, et d’abord un aménagement urbain et territorial catastrophique qui porte en lui les conditions de la sécession sur lesquelles nous avons jeté un voile politique depuis 30 ans.

Il faut également admettre que la France rencontre un problème avec l’islamisme et en particulier avec une maladie de l’Islam Sunnite qui rejette en bloc notre modèle culturel et politique, ce qui est une novation. En effet, la France accueille des immigrés sur son sol depuis deux cent ans et la mise en concurrence des cultures des tenants et des entrants est inéluctable et même finalement bénéfique. Ce qui change aujourd’hui c’est que cette concurrence se double d’un combat frontal mené par certaines branches islamistes contre les valeurs républicaines, et c’est évidemment tout à la fois dangereux et intolérable. C’est pour cette raison qu’il faut s’attacher à clairement désigner l’adversaire afin de le combattre efficacement non en se battant contre les musulmans – comme le voudrait Eric Zemmour – mais en combattant avec eux contre cette maladie qu’ils dénoncent massivement eux-mêmes et bien souvent avec plus de force que les non musulmans.

Par ailleurs, peut-être faut-il voir dans la tentation identitaire ou communautaire, qu’elle soit nationaliste ou religieuse, une tentative cachée, de réhabiliter par l’ethnie, par Dieu ou par une identité fantasmée, l’honneur que nous avons socialement perdu. La crise grave que nous traversons dans notre façon de faire société et d’en respecter collectivement les équilibres et les règles, doit nous pousser à travailler sérieusement et conjointement, entre citoyens de toutes croyances et non croyances, à renforcer ce qui nous unit et d’abord les valeurs et principes fondamentaux de la République, à réparer ce qui nous divise et nous oppose en commençant par le désenclavement territorial et culturel, tout en faisant à chaque instant la différence entre ceux qui veulent la guerre et ceux qui aspirent à la paix.

Il faut enfin démontrer que cette vision zemmourienne de la France et le programme qu’elle impliquerait se heurtent non seulement aux faits et aux chiffres mais aussi aux valeurs et à l’Histoire même de notre pays. Pire encore, le fait de vouloir organiser une remigration ou une discrimination en droit et en fait contre une partie de la population au nom de ses origines ou de sa religion n’est pas de nature à endiguer la guerre civile qu’annonce Eric Zemmour mais au contraire à nous y conduire inéluctablement. C’est pourquoi, il faut se battre pas à pas contre la tentative de mystification zemmourienne, et rappeler que non seulement la théorie du grand remplacement ne repose sur aucune base statistique ou démographique sérieuse mais que de surcroit elle est fondée sur le postulat totalement erroné que les sociétés ou les civilisations seraient statiques, posées comme un rocher sur le sol et que rien ne pourrait modifier. Ce faisant, Eric Zemmour nie l’Histoire de France et remet en cause la nature même de notre identité qui n’est pas et n’a jamais été ethnique mais bien philosophique et nourrie des influences et des apports extérieurs durant toute son histoire.

C’est pourquoi il faut opposer que la France pure d’Eric Zemmour n’existe pas et qu’elle n’a jamais existé. Ouverte aux mers et aux océans, adossée à l’Europe et à l’Orient, la France est un pays de passage et de brassage, culturel et désormais cultuel. Il faut dire haut et fort que c’est Eric Zemmour qui participe à la falsification de l’Histoire et de l’identité française en tentant de réhabiliter une France fantasmée. Rien dans notre pays ne s’est construit seul, indépendamment du monde et de ses influences. De notre art à notre gastronomie, de nos cépages de vignes à notre architecture, de notre modèle politique à notre langue, de notre spiritualité à nos prénoms, nous sommes la synthèse en évolution permanente des inspirations, des idées, des apports, des ajouts, des migrations, qui viennent aussi bien de la plaine de Bassora, de toutes les rives de la Méditerranée, des courants du nord et des steppes de l’Est.

La vision que l’extrême droite française tente de réhabiliter est une hallucination, une croyance qu’elle oppose à une autre croyance, pour fomenter l’affrontement qui lui promet le pouvoir. Ce faisant elle tourne le dos à l’histoire mais également au récit que compose le génie français, cette France riche de sa complexité, de ses doutes, de ses inspirations, de sa conscience universelle. Dans « la crise de la conscience européenne » qui éclaire si justement cette France en mouvement perpétuel, Paul Hazard décrit ainsi brillamment le basculement de la croyance à la raison: « La majorité des Français pensait comme Bossuet ; tout d’un coup, les Français pensent comme Voltaire : c’est une révolution. » Gardons-nous de faire le chemin inverse.

© Crédit photo : SAMEER AL-DOUMY AFP