Du côté des lents

En avance

Par peur d’être en retard, j’ai pris l’habitude d’arriver en avance. Pour être tout à fait honnête, je ne l’ai pas décidé, ça c’est imposé à moi. La peur d’être en retard, très tôt, dès mon adolescence, m’a convaincu d’arriver en avance. Être juste à l’heure c’est courir en permanence sur le fil d’un rasoir qui entaille les pieds et la tête, le corps et l’âme. Courir contre le temps me semble vain, courir après me semble dérisoire… dans les deux cas, courir c’est se faire dévorer par l’urgence alors même que le temps ne vaut que pour être dégusté, lentement, calmement, pour livrer ce qu’il recèle et qu’il cache à celles et ceux qui virevoltent, « qui caracolent derrière leur vie… »

Évidemment, tout le monde n’arrive pas en avance. Il y a les gens organisés et précautionneux, qui arrivent à l’heure. Il y a les gens libres qui arrivent en retard parce qu’ils sont libres et que la liberté ne s’accommode pas de ce qui la limite, comme un horaire de rendez-vous. Et bien sûr il y a les gens importants, c’est à dire ceux qui traitent de sujets importants et qui sont en retard, parce que le temps ne suffit pas à accueillir toute leur activité. Pour beaucoup d’entre eux, le retard est même une marque de leur importance, mais aussi de la considération qu’ils se portent et celle, par retranchement, qu’ils portent aux autres, tous ceux qui ne traitent pas de sujets importants et qui de fait, peuvent attendre. Je ne crois pas que la ponctualité ne soit qu’une politesse, je crois qu’elle est une façon d’être au monde, une forme de civilisation. Ceci étant dit, je n’arrive pas en avance pour participer à l’édification de la civilisation, j’arrive en avance parce que j’ai peur d’être en retard, ce qui témoigne probablement d’une autre forme d’aliénation.

Mais c’est ainsi, et année après année, j’ai accumulé des heures, des jours, des semaines d’avances et petit à petit j’en ai fait une pratique, une discipline au sens premier de ce terme, c’est à dire un apprentissage, celui du temps et de ce que l’on peut en faire quand on organise notre propre ralentissement, quand on se l’impose pour pouvoir en faire quelque-chose qui n’est plus dicté par la nécessité. En effet, outre le fait d’éviter presque systématiquement d’être en retard, ce qui est donc un manque de respect pour celui qui vous attend et une bouffée de stress pour soi-même, le fait d’arriver en avance procure des avantages majeurs, qui pour peu qu’on en fasse bon usage, deviennent des plaisirs, des bonheurs, fugaces mais nourriciers, des rencontres, des commencements.
Ainsi, quand on arrive en avance, on peut se préparer à son rendez-vous, réfléchir à ce qui va s’y passer, discuter avec ceux qui patientent là, mais on peut tout aussi bien lire, écouter de la musique, visiter un quartier, s’asseoir dans l’église toute proche pour – selon sa croyance – y méditer ou y prier. On peut aller chez le coiffeur, boire un café en terrasse, « regarder passer les masques » comme dit mon père, déambuler, on peut même visiter un cimetière et y nouer des dialogues par delà le temps.

Le pas du cheval de trait

C’est ce que j’ai fait il y a quelques jours alors que je me rendais à la Gare Montparnasse et que pour être certain de ne pas rater mon train, j’y suis arrivé « assez » en avance. À quelques centaines de mètres de la gare se trouve le cimetière du Montparnasse. Un des grands cimetières parisiens, et probablement le plus central d’entre eux. Un lieux séparé évidemment, ce qui est toujours singulier au coeur d’une ville où tout est dans tout depuis que la commercialité a transformé chaque espace en grand magasin. Or dans un cimetière, il n’y a rien à acheter et rien à vendre, tout juste des choses à échanger, des regards, des pensées, des espoirs, des regrets.

Visiter un cimetière, c’est rompre avec le temps des vivants et c’est faire un voyage en soi évidemment, mais aussi à la rencontre mystérieuse et parfois mystique de celles et ceux qui vous parlent par leur tombe, leur photo ou leur nom. C’est prendre le temps de se recentrer, c’est à dire de rentrer en soi-même pour y écouter ce qui se murmure et que nous n’entendons jamais dans le brouhaha de nos cavalcades quotidiennes. C’est surtout se confronter à la réalité de notre finitude, à la promesse implacable de notre destination finale, qui que l’on soit, quoi que l’on soit.

Un cimetière c’est aussi un incroyable enchevêtrement architectural qui reflète la diversité de ses habitants. Des tombeaux cathédrales surmontés de bustes flamboyants jusqu’aux petites dalles rectangulaires où l’on peine à déchiffrer le nom qui y a été gravé, chaque tombe est une histoire, une manifestation post-mortem, une revendication à la mémoire éternelle, une revendication absurde, tantôt vaniteuse, tantôt drolatique, mais finalement, parfaitement humaine.

Et puis, il y a ces tombes dont les vivants s’emparent pour en faire un prolongement de la mémoire de ceux qui y sont ensevelis. Des tags, des pierres, des petits mots pliés en quatre, des tickets de métro sur la tombe de Sartre et de Beauvoir, des stylos sur celle de Duras, quelques cailloux sur celle d’Aron, un olivier abritant Castoriadis, des fleurs aux pétales poétiques sur celle de Baudelaire, un paquet de Gitanes sur celle de Gainsbourg, rien, strictement rien sur celle de Wolinski, comme pour répondre à l’absurdité de ce qui l’a amené ici. Les tombeaux des glorieux sont devenus des lieux de pèlerinage où nous témoignons de nos respects ou de notre simple souvenir mais aussi où nous venons pour dialoguer, pour nous inspirer, pour venir pêcher une résolution, une inspiration, ou même une intuition, comme penchés au dessus d’un lac d’âmes bienveillantes.

Et finalement, c’est cela un cimetière, un temple à ciel ouvert où toutes les croyances se valent dès lors que l’on en respecte le rythme, celui du pas des chevaux de trait qui tiraient le corbillard et le cortège qui le suivait à pied, lentement, pour avoir le temps de finir de se souvenir de celle ou celui que l’on emmenait.
On devrait essayer parfois, de parcourir la vie comme on parcourt les cimetières, en posant son pas, avec retenue et attention, avec calme et respect, car tout bien pesé, il ne serait pas incongru que l’on porte à la vie la même considération que celle que nous impose la mort. Au moins ne le devrait-on ni par respect, ni par crainte, ni même par convenance, mais simplement parce que cela fait du bien. Oui cela fait un bien fou, de ralentir, de respirer, d’oublier le superflu pour se concentrer sur l’essentiel, son pas, sa respiration, le rythme naturel du corps. Essayez ! Sortez et essayez de marcher en pensant au pas du cheval de trait, en pensant à votre pas, à votre respiration, au rythme naturel de votre marche, celle qui ne répond pas à l’injonction de l’heure du rendez-vous… et respirez, dans nos sociétés on ne respire plus, on soupire. Plutôt que d’engloutir des trésors de temps et d’argent dans des traitements, des thérapies, du coaching, des livres ou des vidéos sur le développement personnel et le courage d’être soi, chacun devait prendre le temps d’aller au cimetière, non par désir morbide, mais au contraire par pulsion de vie, pour se regarder en face, pour prendre le temps de se recentrer, de se recueillir, de se re-cueillir.

La force est du côté des lents

Mais voilà, nous ne prenons pas ce temps… nous ne savons plus le déguster, le laisser nous conduire, nous emplir, parce que le temps c’est de l’activité, c’est de la possibilité, c’est de l’opportunité, parce que « le temps c’est de l’argent » comme nous l’avons appris pour nous prémunir de la tentation du temps prétendument perdu. Et pourtant, non, le temps ce n’est pas de l’argent. Le temps c’est cet espace qui sépare 10h15 de 10h16, et la vie c’est ce que nous investissons dans cet espace, de la prose ou de la poésie, de l’être ou du néant, de l’amour ou de la mort. Et c’est cela le temps, cette décision, cette décision de ce que nous allons mettre de nous dans cet instant, cette décision de l’instant, cette décision qui devrait nous permettre de ne justement rien abandonner au temps que nous n’aurions pleinement consenti.

Or, combien de fois donnons-nous au temps ce que nous avons librement consenti ? Rarement, car souvent, happés par les emplois d’un temps trop court pour y accueillir tout ce que nous devons y faire, nous ne sommes plus maitres de rien, ni de nous, ni de ce que nous faisons, juxtaposant les activités jusqu’à l’absurde. C’est ainsi que nous finissons par téléphoner en conduisant, travailler en voyageant, smartphoner en mangeant, manger en marchant, marcher en lisant… et ce n’est pas nouveau: « Ésope ce grand homme vit son maître qui pissait en se promenant, Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ? Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif, et mal employé. » (Montaigne, Les Essais, 1739).
Or, si « le temps est le moyen qu’a trouvé la nature pour que tout n’arrive pas d’un coup », pour reprendre les mots de John Wheeler, il conviendrait d’écouter la nature et de ne pas se laisser confisquer le temps pour éviter que tout n’arrive d’un coup et que finalement, à force de courir, il n’arrive plus rien du tout, plus rien que nous n’ayons vraiment décidé, et que nos courses ineptes, nos fausses urgences ou nos temps d’écrans ne soient au final que des passe-temps.

De la même manière, nous devrions prendre soin de ne pas oublier que le temps n’est pas une variable d’ajustement et que lorsque nous croyons le raccourcir, nous pesons sur autre chose que lui, sur la famille, sur le couple, sur la civilité, sur la terre, sur l’humain, sur l’animal ou sur nous-mêmes, notre santé ou notre équilibre. Si le temps est immuable, s’il se moque de nous, ce que nous croyons gagner de lui, gagner sur lui, nous le faisons payer à quelqu’un d’autre. À qui ? À tous ceux que notre gestion du temps en accéléré obligent à ramer plus vite ou à pédaler plus fort, sans s’arrêter, comme ce livreur sur son vélo qui file sous la pluie pour que nous recevions notre pizza quatre fromages en quinze minutes. Nous le savons pertinemment mais nous avons choisi de l’oublier, de l’occulter, parce que la vitesse ne peut s’encombrer de l’éthique, parce que la vitesse interdit l’ancrage comme l’a si bien décrit Milan Kundera dans « La lenteur »: « Le degré de lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire, le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. » Et ce n’est pas le fruit d’un hasard, si nous allons de plus en plus vite, mais bien l’adéquation de nos modes de vie à l’impératif économique selon lequel, plus le capital circule vite, plus il est créateur de richesses. C’est pour cette raison que rien ne doit durer… ni l’objet, ni le placement, ni la tendance, ni même la paix. Au commencement de nos réflexions sur l’évolution de nos modèles politiques, économiques et sociaux, se tient la question de la vitesse et du temps.

En effet, le temps, en tant que ressource rare, est un sujet de répartition, de maitrise et donc de coopération ou de conflit. Nous le voyons bien lorsque nous parlons de temps de travail et donc de temps libre, lorsque nous confrontons également nos temps de trajet, nos temps de pause, nos temps de loisir. Nous savons bien que la répartition du temps est un sujet profondément politique et que la façon dont nous sommes capables de le parcourir participe de la maitrise de l’espace et de ses ressources. En outre, puisque la vitesse est perçue dans nos civilisations comme un moyen de maitriser le temps, elle est devenue la caractéristique d’une certaine forme de domination et d’une forme certaine du pouvoir. Il est d’ailleurs symptomatique qu’un des attributs du pouvoir soit de bénéficier de toutes les organisations qui permettent de gagner tout le temps possible par la jouissance permanente de la vitesse, qu’elle soit privée ou publique. Cette jouissance s’accompagne d’ailleurs souvent du son caractéristique que fait le pouvoir pour vous indiquer que vous êtes en sa présence, le deux-tons, c’est à dire cette sirène produisant deux sons en alternance, l’un aigu et l’autre grave et qui accompagne les voitures officielles et leurs plus ou moins puissants passagers, au milieu des longues files encalminées des simples mortels. La possibilité d’aller vite quand tout le monde est arrêté, de passer quand tout le monde est stoppé, de s’affranchir de l’inertie des structures du monde quand chacun s’y soumet, est l’attribut même du pouvoir et il se mesure en vitesse et en possibilité de faire plus quand tout le monde fait moins dans le même exact laps de temps.

Tant que nous n’arriverons à nous affranchir de notre fascination pour la vitesse, tant que nous resterons enfermés dans cette certitude que la lenteur est une paresse, tant que nous continuerons de mesurer notre performance à la seule aune de la cadence productiviste ou du rendement financier à court terme, nous resterons les sponsors et les victimes d’un mode de fonctionnement qui nous consume pour son propre bénéfice. Évidemment il ne s’agit pas de tout arrêter, de regretter « la splendeur de la marine à voile » ou le charme des voyages en calèche, mais bien de trouver les équilibres, ceux où la lenteur n’est pas honteuse et où la vitesse n’est plus impérative mais où chacune d’elles correspond à des moments, des usages ou des objectifs pour lesquels elles sont alternativement adaptées et bénéfiques.

Cependant, peut-être vivons-nous un moment charnière dans cette lutte pour le temps, où après deux siècles de course à la vitesse, nous commençons doucement à envisager qu’elle n’est pas la panacée. C’est ainsi que nait un doute, une interrogation sur les vertus de la vitesse et par opposition, de la lenteur, et donc entre leurs attributs que sont la performance d’un côté et la robustesse de l’autre. Cette question est d’autant plus saillante qu’elle est posée dans un monde qui entre dans l’ère de la catastrophe permanente, climatique, sanitaire, sociale, financière, et que dans ce monde, il se pourrait que la force soit du côté des lents pour reprendre les mots de Milton Santos (cité par Laurent Vidal dans « les hommes lents »), c’est à dire du côté de cette durabilité dont chacun parle désormais, qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie ou de transport. Mais voilà, rien de durable ne se bâtit dans la précipitation car « tout ce qui est destiné à durer croît lentement. » Or, nous n’agissons plus que dans l’urgence, ajoutant le désordre au chaos et renforçant l’évidence de notre incapacité à nous adapter aux grands changements du monde sans passer par la catastrophe. C’est ainsi par exemple que les objectifs mondiaux de réduction des émissions de CO2 fixés à chaque COP ne servent finalement qu’à mesurer notre impuissance à les atteindre, puisque nous ne sommes pas prêts, ni collectivement, ni individuellement à accepter les préalables à l’atteinte de ces objectifs et en premier lieu, la réduction, non de notre consommation, mais de notre rythme de consommation. Et quand nous parlons de consommation, il s’agit aussi bien de notre boulimie aérienne que de notre gloutonnerie digitale. Tant que nous ferons des objets et des services une utilisation maladive, nous en subirons les conséquences. Seul l’avènement d’une ère de la raison nous évitera celle de la ration.

Mais comment réguler cette vitesse-là dans un monde où le centre de notre modèle est partout et sa circonférence nulle part ? Par le changement, lent, de nos pratiques et de ce qui les guide, c’est à dire la création de la richesse et son cadencement. Il ne s’agit pas de chercher une décroissance illusoire, il ne s’agit pas vouloir créer moins de richesse, mais il s’agit de la créer moins vite. La totalité de notre modèle économique mondial est basé sur la maximisation des profits dans un temps de plus en plus court. Il est inutile de vouloir réduire la création de richesse car elle est un moteur indispensable au progrès mais, dans le même temps, il est possible d’allonger son cycle de création, non pour en créer moins, mais pour en créer plus lentement, plus longtemps, plus durablement et donc plus équitablement. Pour cela, il faut privilégier le capital long, l’investissement durable dans le temps, et sanctionner financièrement, beaucoup plus lourdement, l’investissement à court terme et ses gains insensés et finalement infondés. Tant que nous n’aurons pas reconnecté la création de richesse au rythme vertueux d’une croissance raisonnée, c’est à dire d’une économie humaine, nous continuerons de sponsoriser un modèle frénétique qui nous entraine dans sa courbe en hyperbole.

Contempler ce qui est éphémère

Par ailleurs, sur un plan plus intime, nous commençons également à entrevoir que dévorer le temps soit disant perdu, le temps mort, le temps lent, l’attente, l’ennui, c’est comme dévorer de la crème glacée, ça ne produit rien, ça ne nourrit rien, ça ne guérit de rien, ça remplit un trou béant. À ce titre, les trois mois de confinement stricts qui nous ont été imposés au printemps 2020, ont probablement plus fait pour la conscience de la qualité du temps que l’on prend et que l’on doit à sa propre existence, que toutes les conférences du siècle sur « la pleine conscience ». En effet, ces trois mois ont mis en relief, non pas le plaisir d’un monde en arrêt total, mais l’absurdité de nos courses folles et de ces minutes grappillées que nous finissons par dilapider en caprices ou en activités puériles.

Loin de dévorer le temps, beaucoup ont compris que ce sont nos courses contre le temps qui nous dévorent et certains ont ressenti en creux l’incroyable chance des peuples du nord de pouvoir jouir du temps sans en craindre la morsure quotidienne. Pourtant, que faisons-nous de ce privilège ? Nous courons derrière nos vies afin d’y thésauriser ces inestimables minutes que nous finissons par incinérer devant les écrans de nos vanités affichées, de notre voyeurisme honteux ou de nos jeux ineptes, à aligner les fruits ou les bonbons pour atteindre le niveau suivant. Par ailleurs, ces minutes sont désormais des heures, puisque « nous passons 6h54 sur internet par jour, ce qui représente environ 42 % de notre vie éveillée en ligne. Si l’utilisation d’Internet reste à ces niveaux tout au long de 2021, les internautes du monde entier passeront près de 12 milliards d’heures en ligne cette année, ce qui représente plus de 1,3 milliard d’années de temps humain combiné » (Selon le rapport de l’étude annuelle Digital Report 2021). À l’heure où l’on nous promet désormais l’avènement des metaverses, c’est à dire de mondes alternatifs virtuels persistants, ces chiffres inédits dans l’histoire de l’humanité et de ses pratiques, devraient moins nous fasciner que nous effrayer. Si le temps épargné au terme de nos cadences infernales est dédié à un face à face technologique, ou à l’avènement d’une civilisation d’avatars, que restera-t-il de nous dans quelques générations, non en tant au individu mais en tant qu’humanité ?

Enfin, la perspective de mondes virtuels alternatifs devrait nous renvoyer à une question essentielle… pourquoi la virtualité plutôt que la réalité ? Pourquoi vivre à travers l’écran, les lunettes, les gants ou le casque tous les mondes que nous ne connaissons pas, si nous ne sommes plus capables de vivre dans le monde que nous connaissons. Pourtant, quelle plus formidable expérience, quel plus authentique luxe, pouvons-nous imaginer que celui de prendre le temps, le temps de regarder le soleil se lever et se coucher, ici et maintenant, de contempler ce qui est éphémère, de consoler ce qui est triste, de réparer ce qui est cassé, d’être là, au monde, dans le monde, et de ne rien vouloir ajouter, ni retirer. Au contraire de ces courses sans fin dans la roue de nos frénésies, il faudrait de temps en temps, redonner au temps sa pleine souveraineté sur nos vies, c’est à dire un parcours où tous les rythmes ne se valent pas et où la vitesse nuit souvent à l’appréciation du monde et à la conscience de soi. C’est ainsi qu’il serait bon d’accepter que la méthode soit un cheminement et que tout comme l’amour, la création, le deuil, suivent leur courbe, il ne sert à rien de vouloir fuir le passage du temps en se projetant dans des illusions, des hallucinations ou des solutions qui n’en sont pas et qui se nourrissent d’expédients, de consolants, d’anxiolytiques, d’anesthésiants ou de fuites en avant. La fuite c’est la meilleure façon de ne pas être au rendez-vous avec soi-même.

Il ne fait aucun doute que nous vivons plus longtemps aujourd’hui et que cette longévité continuera de s’accroitre encore. Il ne fait pas plus de doute que nos possibilités de faire dans une minute, une heure ou une journée sont sans comparaison avec ce qu’il était possible de faire il y a cinquante ans et que la technologie et la science nous permettront d’en faire plus encore demain. Oui, il ne fait aucun doute que si le temps est invariable, nous réussissons à en tirer le maximum. Pourtant au moment d’entrer dans l’ère de « l’humain augmenté », nous devons réinterroger notre relation au temps et à notre capacité, non pas à l’utiliser plus, mais à le respecter mieux, non pour son bénéfice à lui, puisqu’il se moque de nous, mais pour notre bien, pour celui de notre planète et de notre mode de vie.

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Image d’illustration de Marion Boucharlat pour OWNI

Une réflexion sur “Du côté des lents

  1. Magnifique billet comme toujours ! Je fais partie de celles et ceux qui sont toujours en avance de peur d’être en retard…

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