La sincérité perdue

C’est l’histoire d’une société qui ne sait plus rien dire simplement, une société qui joue un rôle, une société qui sur-joue toutes les émotions, toutes les opinions, toutes les passions. C’est le ton falsifié de la colère sur commande de cette candidate, la posture autoritaire de cet autre où la solennité plaquée de ce dirigeant. C’est l’émotion feinte, la larme obligatoire, le compliment hypertrophié, le selfie de condoléances… C’est l’image fabriquée de ces photos qui, recouvertes des filtres de nos surenchères, dessinent les contours de nos vies imaginaires, de ce coucher de soleil irréel, de cette plage blanche, de cet arbre turquoise, de ce baiser fougueux répété vingt fois sur le Pont Bir-Hakeim.

La vitesse à laquelle nous avons intégré la falsification de l’image comme une composante de notre façon de montrer le monde et donc de le percevoir, dessine les contours d’une société où l’effet dépasse les faits. Pire encore, le filtre, qu’il soit plaqué ou joué, est désormais consubstantiel à la communication, si bien que c’est lorsqu’il n’y en a pas que nous le signalons par un #NoFilter qui vient prévenir l’autre de cette exception notable, de cette anomalie.

C’est même devenu une obligation, un réflexe, car si je ne suis pas trop, je ne suis pas du tout. Dans un monde où tout va tellement vite, le seul moyen de se faire remarquer ou simplement de se faire entendre, c’est de clignoter ou de hurler, au sens propre comme au sens figuré. Alors, puisque nous sommes incapables de briller en toutes circonstances, puisque nos vies sont forcément ralenties, polies, banalisées par l’inertie de ce qui les rend humaines, nous sur-jouons, nos sur-exposons, nous sur-réagissons et nous sacrifions, non pas la vérité, mais la sincérité, sur l’autel du mythe de nos existences augmentées.

Et ça marche… puisque dans cette époque où l’algorithme agit comme un stroboscope, chaque clignotement est acclamé, chaque excès est relayé pour être commenté et finalement chaque émotion surexposée est mise à l’honneur par l’extraordinaire notoriété – même fugace – qu’elle procure à celui qui s’éclaire lui-même avec son « ring light », cet anneau lumineux qui s’accroche au smartphone avec lequel on se filme, seul mais au centre du halo, juste au milieu de l’attention communautaire. Cet anneau lumineux qui n’éclaire que soi est le symbole de cette époque maniaco-dépressive où l’on oscille entre ombre et lumière extrêmes, entre mélancolie et frénésie, mais toujours au centre de sa propre attention, amoureux fou de soi et pourtant éconduit.
La notoriété elle-même n’est plus le résultat du long et lent travail de celui qui y accède mais une marchandise comme une autre qui se retire aux distributeurs automatiques de la renommée. Une phrase, même ridicule, prononcée dans une salle de bain ou un confessionnal de télé-réalité peut, à la faveur d’une vidéo, « exciter le peuple et les folliculaires » et vous propulser à la une des magazines. Il n’est pas nécessaire que ce soit beau, il n’est pas nécessaire que ce soit bon ou que ce soit utile, il n’est même pas nécessaire que ce soit vrai, il suffit que ça y ressemble et que ça déclenche l’essentiel, non pas la réflexion, non, surtout pas la réflexion, mais le rire ou l’émotion.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus de trancher entre Hegel et Debord pour savoir si « Le faux est moment du vrai » ou si « Le vrai est un moment du faux » mais de parvenir à distinguer les deux dans un monde où le vraisemblable les a engloutis et où il dessine un nouveau territoire, celui de la mise en scène permanente de nos vies, de l’émotion reine et de la post-vérité, à cet endroit précis où désormais « les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles » et où cette émotion persistante oblitère la pensée et couronne la forme la plus basse de la parole, la forme la plus sophistiquée de l’insincérité: la démagogie.

C’est d’ailleurs la politique et ses grands fauves qui ont fait de l’insincérité une pratique professionnelle, une expertise, un art même lorsqu’elle était pratiquée à la cour du Roi. Au fur et à mesure de la professionnalisation de la politique, l’insincérité s’est imposée comme une deuxième langue pratiquée par la plupart des maitres de la promesse. Quiconque en a approchés d’assez prêt, a pu toucher du doigt la profondeur de cette insincérité et sa mécanique huilée, calibrée. Ainsi la femme ou l’homme politique que vous avez écouté dans une émission de télévision et qui sort du plateau, se métamorphose instantanément pour retrouver ses mots habituels, son phrasé naturel, ses gestes. Les postures de la parole médiatique composent un kaléidoscope fascinant des différentes formes que peut prendre l’insincérité, qu’elle trouve sa source dans la dissimulation, dans le mensonge mais avant tout dans le sur-jeu permanent qui caractérise notre époque et que l’on appelle la posture. Pour autant, ont-ils le choix ? Peut-être pas, tant l’opinion est versatile et les oblige à ne plus jamais rien abandonner à la spontanéité sans prendre le risque des écarts d’où surgissent les tempêtes.

Cependant, à force d’insincérité, la parole devient inconsistante, la promesse futile et la trahison facile, et ce n’est pas anodin car l’accumulation de ces gestes médiatisés entérine la déchéance de la promesse faite et de la parole tenue. Et c’est dramatique, car c’est bien sur ce contrat tacite, sur cette règle non écrite selon laquelle « la parole vaut l’Homme », que repose en partie le contrat social et finalement la démocratie. Si nous n’y prenons garde, à force d’insincérité, il ne restera que la défiance et l’émotion, la colère au poing ou la larme à l’oeil.

Pourtant, nous ne sommes pas devenus aveugles puisque nous détectons immédiatement le moindre signe de sincérité pour lui donner un écho puissant, tant c’est rare. Et c’est un paradoxe, car la sincérité, ni ne se prouve ni ne se démontre et pourtant nous la sentons. Elle peut se nicher partout, chez tout le monde, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, puisqu’elle n’est pas la vérité comme l’ont parfaitement compris les populistes de tous horizons. C’est ainsi que dans ce monde renversé, la vérité, souvent difficile à entendre, est maquillée par ceux qui en craignent les conséquences électorales pendant que les Trump, Bolsonaro ou Zemmour, débitent leurs inepties avec un aplomb qui fait oeuvre d’authenticité.

C’est en perdant de vue la vérité et la sincérité que nous nous perdons nous-mêmes car nous cessons de ressentir la différence et donc l’accord entre ce que l’on a en soi et ce que l’on manifeste à l’extérieur de soi et que ce faisant, nous rompons cette corde tendue entre l’impression et l’expression. Voilà comment, sollicités en permanence par le théâtre digital dans lequel nous évoluons, en quête de la prochaine dose de dopamine, nous nous transformons en agence de communication uni-personnelle, cherchant le bon angle, le bon lieu, la bonne lumière, la bonne moue, le bon mot, pour générer le bon post, celui qui nous permettra de « percer ». Chemin faisant, nous entrons, volens nolens, dans une compétition globale qui ne désigne aucun vainqueur, puisque dans cette course frénétique et insensée, où la ligne d’arrivée recule au fur et à mesure qu’on en approche, nous finissons inéluctablement par nous perdre, enivrés par l’approvisionnement quotidien de ce panégyrique en croissance permanente.

Un instant, au début du printemps 2020, alors que scotchés à nos vies confinées, nous avions recommencé à tisser ce dialogue intérieur, à tramer ce questionnement intime et essentiel pour déterminer ce que nous voulions, vraiment, nous avons remis en haut de la pile une certaine idée de la sincérité, la première d’entre elle, celle que l’on se doit et sur laquelle il existe une possibilité unique et précieuse de réconcilier tous ces loups qui se battent en nous.

Mais voilà, même entravés par les masques et les gestes barrière, la transe a repris et nous entraine dans le flot fabriqué de nos histoires numériques et socio-médiatiques. Pourtant, nous le savons et nous nous pâmons devant cette sublime évidence que décrit le vain combat d’Alexis contre ce qui l’empêche d’embrasser ce qu’il est, et que Marguerite Yourcenar résume ainsi, en plantant sa plume au coeur de la cible: « Tous nous serions transformés si nous avions le courage d’être ce que nous sommes. »

Oui, tous nous serions transformés, et oui, il faut du courage pour être ce que l’on est plutôt que de préférer s’afficher sous les traits épais de ces personnages que nous ne sommes pas, et ainsi fardés, grappiller quelques doses de néo-flatteries en formes de pouces levés, de « like » dorés, de vues comptées et affichées, jusqu’à ne plus vivre en commun, ne plus rien partager que des notifications et finir par ne plus être que des spectateurs les uns pour les autres. « Dieu a voulu que les Hommes vécussent en commun pour se servir de guides les uns aux autres, pour qu’ils pussent voir par les yeux d’autrui ce que leur amour-propre leur cache, et qu’enfin, par un commerce sacré de confiance, ils pussent se dire et se rendre la vérité. » Si Montesquieu a raison, alors le pire n’est pas de se perdre mais de se délecter de la dérive de l’autre.

Il y a certainement dans la sincérité, celle que l’on se doit à soi-même et que l’on doit aux autres, un remède au règne du faux, de l’histrionisme et de l’artificialisation des rapports humains. Il y a dans la sincérité un chemin de réconciliation et d’entraide pour peu que l’on cesse de se regarder pour enfin s’accompagner. Il y a dans la sincérité un morceau de notre démocratie qui attend que ceux qui nous représentent consentent à assumer leur parole et leurs erreurs plutôt que leurs appétits. Enfin, il y a dans l’acceptation de nos vies médianes une voie pour exprimer ce que nous avons de plus précieux en nous, nos reliefs et nos creux, nos hauts et nos bas, nos cicatrices et nos rides, ce qui nous rend authentiques et donc uniques. Alors pour paraphraser Max Jacob, « Soyez sincère si vous voulez être original, plus personne ne l’est. »

8 réflexions sur “La sincérité perdue

  1. Et si, chez beaucoup de nos contemporains, il ne s’agissait pas d’insincérité mais bien de la seule façon pour eux d’avoir l’impression d’exister tant leur existence réelle a été vidée de tout ? Qu’ils n’avaient d’autre choix que de jouer ces rôles caricaturaux pour ne pas s’effondrer, trop lucides de leurs totale vacuité ? Et si ils avaient enfin la possibilité de s’inventer mille vies et plus encore de vertus qu’ils n’auront jamais ? Et si la technologie, RS aujourd’hui, Métavers demain, donnait au plus grand nombre une existence, fut elle totalement factice ? Et si notre réalité d’humain n’était en fait que ça ? Merci de toujours nos offrir de beaux textes, matière à penser. JP

  2. Je suis très impressionné par la profondeur et la justesse de ce texte.

    Je pense que vous avais mis le doigt sur un mot essentiel, la sincérité.

    Je publie aussi beaucoup de billets de blogs sur le numérique et je ne m’étais pas rendu compte que la qualité principale de mes textes était justement cette sincérité.

    https://nauges.typepad.com/my_weblog/2022/01/souverainet%C3%A9-num%C3%A9rique-europ%C3%A9enne-et-clouds-publics.html

    La sincérité à un coût très fort : vous êtes immédiatement critiqué pour oser prendre des positions « différentes » et contraire au consensus d’une majorité de responsables, en particulier politiques.

    Il faut beaucoup de courage pour être sincère…

  3. Encore un grand plaisir de vous lire…d’autant plus fort que vous portez les nom et prénom de mon père .

  4. Quelle analyse si juste dans ce très beau texte! et votre commentaire sur les trésors dans chaque vie est si vrai.
    Restons curieux, aventureux et oublions nos portables de temps à autre pour profiter des beaux instants…sans témoins et en toute sincérité.

  5. Une fois de plus tu plantes ta plume au cœur d’un problème extrêmement grave, qui fait le terreau de beaucoup des « ismes » que nous faisons collectivement semblant de dénoncer…

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