L’ère de la catastrophe

Sans aucune forme de transition ni de répit, nous sommes donc passés de la pandémie à la guerre, de la réalité d’un virus qui a tué des millions de personnes dans le monde à la guerre en Europe, qui tue quotidiennement et qui, globalisée et nucléarisée, pourrait en éliminer bien plus encore. Bien sûr le pire n’est jamais certain, mais depuis quelques années, il est de plus en plus constant, percutant les modèles que nous avions érigés en statues d’airain et dispersant nos certitudes.

C’est ainsi que dans un monde où la complexité le dispute à la taille, où tout communique et s’enchevêtre, où seule la vitesse tient lieu d’équilibre, nous sommes devenus incapables de réguler et transformer nos modèles, sans passer par la catastrophe. En cela, la catastrophe tient lieu de révolution, comme si nous lui avions délégué la charge et la violence qu’impliquent nécessairement nos changements d’ères.

Voilà comment la pandémie du Covid-19 nous a confronté aux graves carences de nos systèmes de santé ou à la place des métiers essentiels dans nos sociétés et comment l’invasion de l’Ukraine par la Russie nous pousse à repenser nos modèles énergétiques, alimentaires ou militaires et à regarder enfin l’Union Européenne, non pas seulement comme un marché commun, mais une puissance structurée qui devrait pouvoir garantir à ses peuples, ce que la catastrophe met en péril: la sécurité, la prospérité et le progrès.

Dans cette ère de la catastrophe, nous savons, sans pourtant encore en tirer les justes conséquences, que celle liée au climat sera la plus violente et la plus tragique. Dans l’avenir, elle nous obligera à revoir nos modes de consommation, de production et finalement de coexistence sur et avec la planète. Dans l’avenir oui, car pour l’heure, nous voyons la vague approcher mais nous attendons, nous attendons avec patience « une catastrophe lente à venir » pour reprendre les mots d’Albert Camus. En effet, encore « apparemment » épargnés sous nos latitudes par les catastrophes climatiques qui frappent inlassablement ces lointains ailleurs, nous continuons d’attendre, nous continuons de faire « comme si », nous continuons de réfléchir, de constater, de déduire même, mais dans le même temps nous continuons de ne pas faire ce qu’il faudrait, comme camisolés par ce que les socratiques appelaient l’acrasie, c’est à dire le fait d’agir systématiquement contre son meilleur jugement, et alors même que ce jugement est clairement posé et que les conséquences de nos impuissances sont désormais connues voire déclamées:

Si nous ne parvenons pas à concilier les besoins de croissance de l’humanité et la souffrance d’une planète à bout de souffle, nous courons à la catastrophe. C’est une révolution dans nos esprits tout autant qu’à l’échelle mondiale qu’il faut mener. Pour concevoir un nouveau mode de relation avec la nature et inventer une autre croissance.

Jacques Chirac, le 11 mars 2007

De la même manière et dans le même mouvement acratique, depuis quelques années nous flirtons avec la catastrophe démocratique, chérissant les causes de la radicalité politique, tendant tous les micros à ses représentants les plus extrêmes et appelant subitement, les veilles ou les lendemains de votes, au sursaut républicain, démocratique ou citoyen. Ne nous leurrons pas, à force de jouer avec le feu d’une démocratie médiatique hystérisée, nous finirons, non par nous brûler – c’est déjà fait – mais par incendier toute la maison, pour nous retrouver un petit matin de printemps, ahuris, devant le spectacle d’un Trump, d’un Maduro, d’un Bolsonaro ou d’un Orban français, remontant les Champs-Élysées, en nous répétant que c’est impossible.

Effectivement, la catastrophe a ceci de singulier qu’elle est inenvisageable puisque c’est justement son caractère imprédictible qui lui confère sa brutalité, son pouvoir de renversement (katastrophế) et son effet de sidération. Dès lors que nous tentons de l’anticiper, la catastrophe laisse la place à la crise – que l’on gère – ou au catastrophisme – que l’on moque. C’est en cela que la catastrophe ne se conjugue pas au futur et qu’elle ne vaut que pour l’instant où elle surgit. En revanche, dès lors qu’elle nous percute, elle ouvre le champs des possibles. En effet, pour autant qu’elle demeure imprévisible et que ses causes passent souvent inaperçues aux yeux de ses contemporains, la catastrophe nous interpelle directement et personnellement, car elle porte en elle la certitude d’un choc initial qui n’épargne personne, avant d’imposer à chacun de nous une ardente obligation, celle de choisir comment lui succéder, comment lui survivre, comment se positionner dans l’espace et le temps qu’elle rebat.

D’un côté, le retour de la catastrophe jette sur nos vies, un voile lourd et épais, celui de la peur anesthésiante ou du relativisme permanent, de l’incrédulité ou du fatalisme. « À quoi bon finalement ? », oui à quoi bon réparer, à quoi bon agir, à quoi bon tenter, puisque la catastrophe n’est pas envisageable, qu’elle n’est jamais certaine et que si jamais elle l’est, alors il ne sert à rien de s’y opposer puisque la catastrophe a toujours raison. C’est ainsi que l’ère de la catastrophe a, en dehors de ces effets directs sur nos modèles et nos infrastructures, des effets induits de plus en plus sensibles sur nos vies, familiales, amicales, sociales, celui du recroquevillement mélancolique, c’est à dire l’activation de ce réflexe de protection qui prend la forme d’un retour sur le passé, sur les certitudes, sur la maison, sur tout ce qui nous rassure, et d’abord un retour sur soi, non au sens d’une introspection mais plutôt d’une contraction, d’une rétraction, d’un repli, jusqu’à la négation même du caractère collectif de nos organisations et des solutions, qu’elles seules peuvent engendrer pour dépasser la catastrophe. Ce recroquevillement, c’est le fond de commerce des promoteurs des murs, des barbelés et du tout sécuritaire, de ceux qui prospèrent sur le pire dont nous sommes capables, car oui, il y a, face à la catastrophe, une tentation du chacun pour soi, le surgissement instinctif d’un reste de notre animalité, un réflexe du corps qui veut survivre quitte à piétiner ses valeurs ou ses voisins, prêt à sacrifier la solidarité pour l’immunité.

Pourtant ce n’est pas inéluctable car, lorsqu’elle nous heurte, la catastrophe peut agir comme un défibrillateur, non comme une vague qui engloutit mais comme un courant qui propulse, qui nous libère, qui nous affranchit et qui finalement nous renvoie vers les autres, dans une sorte de communauté d’épreuve. En effet, la catastrophe porte en elle une certaine égalité, non pas qu’elle nous touche tous de la même manière avec la même intensité, mais qu’elle est une promesse universelle, susceptible d’atteindre n’importe qui, là où il se trouve géographiquement, économiquement ou socialement. En cela, même si elle est vécue différemment, la catastrophe atteint chacune et chacun d’entre nous, créant les conditions d’un dialogue collectif, d’une réconciliation. Et c’est heureux, car rien dans le processus de recroquevillement ne permet de préparer et encore moins de répondre à la catastrophe. Seuls les processus collectifs, fondés sur les mécaniques de coopérations et de solidarités sont susceptibles de nous permettre de surmonter la catastrophe. Le Covid nous a d’ailleurs offert une leçon magistrale de ce que les solutions sont nées de la coopération et de la solidarité (scientifique, économique, sociale), pendant que les chevaliers blancs, « boursouflés de leur importance », les cheveux et la barbe au vent, pataugeaient dans leurs erreurs, leurs entêtements et leurs errements.

D’ailleurs, même si le confinement du printemps 2020 a semblé donner au recroquvillement une résonance historique et l’illusion que la solution s’y trouvait peut-être, qualifiant tout le reste de « non essentiel », cet état d’isolement forcé, nous a tout à la fois renvoyé à nos questionnements intimes, mais aussi à la dimension irrépressible de nos appétits d’animaux sociaux. C’est ainsi que le confinement de nos vies n’a pas empêché la vie sociale, il l’a simplement déplacée pour lui donner de nouveaux modes d’expression. Ce phénomène rapide de translation n’est pas le fruit d’un apprentissage lent mais du choc qui caractérise la catastrophe et sa façon de nous transformer.

En effet, il n’est pas certain que la catastrophe nous permette d’apprendre d’elle, car sa violence empêche la réflexion pour laisser la place à des réactions plus créatrices, des sursauts puissants et parfois magnifiques. L’imagination est probablement la forme la plus aboutie de ces réactions, ainsi que le facteur le plus déterminant de la transformation qu’opère en nous la catastrophe. Dans l’ère de la catastrophe, l’imagination, non comme rêverie mais comme capacité à penser un monde nouveau pour le faire advenir, représente l’alternative la plus efficace au recroquevillement, une alternative qui fait appel au meilleur de nous, à notre enthousiasme, à notre courage et à une certaine idée de l’humain et de sa perfectibilité. Il y a dans l’imagination, la ressource manquante à toutes les équations – scientifiques, financières, politiques – qui, pour perfectionnées qu’elles soient, nous empêchent de vraiment penser en dehors des modèles qui nous ont souvent conduit au bord du gouffre. Oui, la catastrophe nous pousse à réagir en imaginant tout ce que nos tranquillités habituelles nous empêchent d’aller chercher. La catastrophe ouvre le champ des possibles par cette fracturation qui permet à la lumière d’entrer là où elle n’avait encore rien éclairé, abolissant nos certitudes dogmatiques, nos servitudes matérielles et nos biais idéologiques. C’est d’ailleurs par ce même processus, non pas didactique, mais traumatique, que la catastrophe nous transforme sans retour possible à la situation ex ante, car elle nous marque définitivement, elle s’inscrit dans le corps, par la sensation, les odeurs, les images, les souffrances, les paniques.

C’est en cela probablement que la catastrophe nous offre également la possibilité de rompre la chronologie linéaire de nos histoires pour nous projeter dans la nécessité d’agir, maintenant, à l’instant vital, sans plus rien remettre à plus tard et sans plus rien concéder à l’impossible. Ce moment unique et pourtant omniprésent, c’est le kairos, c’est à dire la capacité que nous avons tous de pouvoir saisir l’instant, « en l’attrapant par les cheveux », et le transformer en faisant, encore et encore, car « l’acte est vierge, même répété ». (René Char)

Enfin l’ère de la catastrophe nous appelle à renouer le lien perdu avec la poésie, non pas seulement la poésie légère et virevoltante des mots et des vers harmonieusement assemblés, mais celle de ce que Marina Tsvetaïeva décrivait comme « le premier millimètre d’air au-dessus de la terre », c’est à dire la réalité d’un monde que, la plupart du temps, nous ignorons, que nous dédaignons, que nous piétinons, alors qu’il s’offre à nous pour nourrir nos vies de ces merveilles quotidiennes et de cette capacité qu’il nous tend, de contempler bien sûr, mais surtout d’agir pour préserver, pour cultiver, pour embellir, dès le premier geste pourvu qu’il soit juste et précis, dès le premier mot, dès la première note, dès le premier millimètre. Et nous ressentons bien, sans toutefois pouvoir clairement le distinguer ou le décrire, qu’il y a dans la nature et dans son observation, une école de la sagesse comme l’a si justement relevé Simone Weil: « Nous avons tous les jours sous les yeux l’exemple de l’univers, où une infinité d’actions mécaniques indépendantes concourent pour constituer un ordre qui, à travers les variations, reste fixe. Aussi aimons-nous la beauté du monde, parce que nous sentons derrière elle la présence de quelque chose d’analogue à la sagesse que nous voulons posséder pour assouvir notre désir du bien. » C’est en cela que la nature n’est jamais ridicule, jamais décevante, jamais asséchante, mais au contraire qu’elle nous offre dans une bienveillante indifférence, la possibilité de nous désaltérer et d’y puiser l’exemple de ses cycles vertueux.

Nous ne devrions jamais regarder la nature comme un moyen mais bien comme une fin, et particulièrement dans les temps que nous traversons, nous serions fondés à la regarder comme un exemple, comme une salle de classe, comme une grande école, la plus grande école, car seule la nature peut nous aider à surmonter ce qui vient. Soyons lucides, les temps présents et futurs ne se conjugueront pas sans la catastrophe car nous avons laissé prospérer trop longtemps et trop profondément les conditions de son règne. Nous la subirons puisque c’est le seul moyen que nous ayons trouvé pour accepter de changer. Il nous reste à choisir quoi en faire, et par la solidarité, par l’imagination créatrice et par un nouveau rapport à la nature et à notre façon d’y agir, de penser le monde où nous saurons bâtir – peut-être – les conditions d’une nouvelle ère de progrès, c’est à dire de fraternité. Il y a cependant un prix à payer, un sacrifice que nous devons à nos errements, celui de ne jamais pouvoir entrer dans cette nouvelle ère d’espérance pour y goûter les fruits de ce que nous aurons su planter, car nous savons d’ores et déjà que ce sera long, très long, trop long et qu’il nous sera désormais impossible d’observer les bienfaits de nos actions présentes autrement que par le regard de ceux qui nous succéderont. Mais, consolons nous car c’est un prix acceptable pour que nos descendances ne nous maudissent pas trop.

En 1941, au coeur de la pire catastrophe de l’ère moderne que fût la seconde guerre mondiale et son cortège abominable, René Char écrit à son ami Francis Curel: « Certes, il faut écrire des poèmes, tracer avec de l’encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle, mais tout ne doit pas se borner là. Ce serait dérisoirement insuffisant. Je te recommande la prudence, la distance. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s’affirment rassurés parce qu’ils pactisent. Ce n’est pas toujours facile d’être intelligent et muet, contenu et révolté… Tu le sais mieux que personne. Regarde en attendant tourner les dernières roues sur la Sorgue. Mesure la longueur chantante de leur mousse. Calcule la résistance délabrée de leurs planches. Confie-toi à voix basse aux eaux sauvages que nous aimons. Ainsi tu seras préparé à la brutalité, notre brutalité qui va commencer à s’afficher hardiment… Est-ce la porte de notre fin obscure, demandais-tu ? Non. Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants. » Nous voilà aujourd’hui encore, à cet instant où nous pourrions croire à notre inéluctable « fin obscure ». Pourtant, si l’inconcevable persiste et s’il continuera de nous pousser vers le désarroi plutôt que vers l’espoir, les repères éblouissants demeurent, là, au seuil de nos vies, pour peu que nous les cherchions collectivement, que nous les imaginions sincèrement, que nous les parcourions poétiquement, et qu’ensemble surtout, nous les chérissions toujours.

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Photo d’illustration: Pêcheurs sur le lac Chilwa asséché, dans l’est du Malawi © AFP / Amos Gumulira

Une réflexion sur “L’ère de la catastrophe

  1. Entre déni et impuissance, notre civilisation semble persister à enfouir la tête dans le sable. Quel éblouissement salutaire saura t’il la prémunir d’une catastrophe annoncée?

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