Pour une économie humaine

Cette tribune a été initialement publiée sur le site du Journal Le Monde le 9 septembre 2022 où vous pouvez également la lire sous le titre suivant en suivant ce lien: « Les entreprises dessinent d’ores et déjà les contours, encore flous, d’une nouvelle économie et d’un nouveau rapport à l’humain et au vivant »

Alors que le politique et l’action publique se heurtent à leur propre complexité ainsi qu’à la défiance ou à la méfiance d’une part croissante de l’opinion, nos modèles économiques et sociaux ont développé de nouveaux canaux de germination et d’action, moins tonitruants certes, mais de plus en plus efficients. De surcroit, à la lumière de deux ans d’une crise sanitaire mondiale qui a permis d’éprouver la capacité de nos modèles à subir un choc inédit, à l’absorber et à s’y adapter radicalement et rapidement, chacun de nous a compris que les arguments rationnels en faveur des conservatismes ou des rationalités économiques, ne résistaient pas à la nécessité quand elle s’impose à nous. Nous savons désormais que tout est envisageable dès lors que l’on décide collectivement de s’en donner les moyens et les autorisations.

C’est ainsi que dans le moment historique dans lequel nous sommes entrés, deux faits s’imposent désormais à nous:

Premier fait: L’avant-garde est dans l’opinion et en particulier dans l’opinion d’une jeunesse dont la responsabilité précoce fait également écho à des capacités d’agir, qu’aucune autre n’avait eu avant elle. Ces générations, nées à partir des années 2000 partagent un horizon, celui de ne plus avoir aucune garantie sur leur capacité à vivre ou survivre sur la terre au-delà de 2050. Cet horizon leur donne une force, une détermination et parfois une radicalité que les générations précédentes, comme la mienne, critiquent ou rejettent, probablement par peur d’endosser le leg mortifère que nous leur faisons.

Deuxième fait: L’innovation est principalement portée par les entreprises (capitalistes, coopératives ou associatives), c’est à dire là où subsiste la possibilité d’essayer, à hauteur d’humains, tout ce qu’il est possible d’engager pour faire évoluer nos modèles en s’affranchissant de ce qui empêche ces transformations quand elles sont tentées au niveau politique. Ces transformations sont technologiques bien sûr, logistiques, agronomiques, énergétiques, mais aussi organisationnelles, sociales, financières, et elles dessinent d’ores et déjà les contours encore flous d’une nouvelle économie et d’un nouveau rapport à l’humain et au vivant.

Beaucoup de ce qui nous semblait impossible est en train d’advenir, de façon encore désordonnée et décousue, mais sans possibilité de retour en arrière. Tous les dirigeants d’entreprises ou d’associations que je rencontre constatent quotidiennement la vitesse et la profondeur des mutations en cours sur leurs marchés et dans leurs équipes, en particulier sous l’impulsion des générations qui imposent à nos organisations, un nouveau rapport au temps, un nouveau rapport à la décision et un nouveau rapport au travail. C’est ainsi qu’apparait une nouvelle économie, une économie qui partirait de l’humain pour définir le modèle, plutôt que de partir du modèle pour y adapter l’humain:

Cette économie s’appuie sur ce préalable que tout ce qui concourt à son fonctionnement, doit participer directement ou indirectement à la réalisation du bien-être humain par le respect de tout ce qui y participe, et d’abord par le respect du vivant. Voilà, finalement, ce que pourrait-être une définition simple d’une économie humaine.


Pourtant si la définition est simple, les implications sont multiples et les transformations qu’elle implique, profondes. Cette économie s’appuie inéluctablement sur un double principe d’équilibre des répartitions (de la richesse, de la décision ou du temps) et du ralentissement des rythmes (de rendement, de travail, de consommation et de production).

En effet, l’économie telle que nous l’avons développée au cours des révolutions industrielles, puis sanctuarisée avec l’avènement de sa financiarisation, repose sur un double principe de vitesse et de déséquilibre, l’un et l’autre se nourrissant mutuellement. D’un côté la circulation des actifs financiers doit être le plus rapide possible pour générer le plus de rendement possible. D’un autre côté l’accaparement de la répartition de la richesse accentue le déséquilibre dont se nourrit la vitesse de circulation de l’actif financier.

Pour rompre avec cette dynamique, certains sont tentés par l’avènement d’une économie de la décroissance, ce qui donne lieu à des controverses sans fin dans un monde où la croissance est érigée en totem. Pourtant, le sujet de la croissance n’est probablement pas le sujet essentiel dès lors que l’on est capable de la conjuguer au pluriel pour savoir distinguer les croissances vertueuses des croissances fatales. Par ailleurs, l’enjeu majeur réside moins dans la création de richesse et dans sa croissance que dans la répartition plus équilibrée de cette richesse et surtout dans son partage au profit de nos modèles de société. Dès lors, il faut infléchir ce qui nourrit les déséquilibres résultant des modèles de croissance rapide, de manière à la réancrer dans les rythmes naturels de nos écosystèmes, par la traduction dans nos modèles économiques et nos comptabilités de quatre principes fondamentaux:


Un principe de durabilité, c’est à dire de prise en compte de chaque décision sur le long terme, non pas à cinq ans mais à cinquante ans.

Un principe de ralentissement, qui doit nous permettre de continuer à croitre mais beaucoup plus progressivement. Ce principe induit un changement des méthodes d’amortissement mais aussi et surtout des métriques de rendement des capitaux investis, qui doit être étalé sur un temps beaucoup plus long. La durée de détention des participations de fonds d’investissement est aujourd’hui de 5 ans environ, elle doit au moins doubler. Pour ce faire, la fiscalité doit plus sensiblement prendre en compte la durée d’investissement et sanctionner l’investissement de ponction ou de spéculation.

Un principe d’ancrage, celui de la participation de l’économie à la vie des territoires. Une entreprise qui n’a pas d’externalités positives profondes et durables, sur le territoire où elle intervient, est néfaste. Cet ancrage doit se faire au profit du tissus associatif, culturel et sportif à l’œuvre sur le territoire concerné.

Enfin, un principe de partage en équilibrant la redistribution de la valeur créée entre les quatre éléments essentiels pour l’entreprise et son écosystème:
• La rémunération du travail par le salaire, l’intéressement, la participation et l’actionnariat salarié.
• La rémunération du capital qui doit être corrélée à la performance globale de l’entreprise, c’est à dire également à son impact social et environnemental.
• La rémunération du développement et de l’innovation sans qui l’entreprise n’a aucun avenir possible.
• Enfin la rémunération des solidarités, c’est à dire des impôts et des œuvres sociales et culturelles, qui assurent la cohésion des territoires régionaux, nationaux ou continentaux sur lesquels intervient l’entreprise.

Tous ces processus sont désormais en cours, et le mouvement global qui en résulte nous amènera à l’installation progressive d’un modèle économique réconcilié avec l’humain, avec le vivant et avec les conditions de leur pérennité.

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